Pour môman.

 

Une chambre de maison de retraite. Une dame d’environ 70 ans, l’air contrarié, boit un thé, tout en surveillant la porte. Enfin, la porte s’ouvre.

 

Mère : Ah ! Ce n’est pas trop tôt !

Fils : Excuse-moi, tu vois, je suis chargé…

Mère : Tu as dix minutes de retard ! J’espère que tu as une bonne excuse !

Fils : Bah… La voiture… Une minette à caresser… Excuse-moi encore.

Elle finit son thé, repose son mug rageusement.

Mère : Et tu crois vraiment que je vais accepter tes excuses à la noix ?

Fils, manifestement étonné : Mais maman, ça arrive à tout le monde d’être en retard ! Tu ne l’as jamais été ?

Mère, rougissant de colère : Non mais, pour qui tu te prends ?!

Fils : Euh… bonjour, quand même !

Elle ne le voit pas, tant elle est furieuse.

Mère : Quoi, tu arrives en retard pour notre Scrabble dominical, et toi, tout ce que tu trouves à me dire, c’est que tu t’es attardé pour caresser une minette !

Fils : Mais c’est vrai ! En plus, elle s’est mise à ronronner ! Il faut dire que je sais y faire, avec les minettes, n’est-ce pas ! Et puis franchement maman, qu’est-ce que ça peut te faire que j’aie dix minutes de retard ? C’est rien du tout !

Mère : Ça me fait que je m’ennuie, dans ce mouroir ! Dix minutes, au contraire, ça compte ! On en perd dix, vingt, et ils te collent la soupe à six heures de l’après-midi ! Ils sont réglos, eux ! Et je n’ai pas fait mon Scrabble habituel !

Fils : Habituel, oui. (Sa mère le fusille du regard.) Mais attends. (Il fouille dans son grand sac, en extirpe une mappemonde, puis une jolie enveloppe.) Tu vas pouvoir rêver, maman. Je te souhaite une bonne fête. (Il lui tend la mappemonde, qu’elle prend, l’œil pétillant.) Et tiens, je te donne aussi cette enveloppe.

Il la lui tend. Elle l’ouvre, curieuse, se radoucit d’un coup.

Mère : Oh ! Oh merci, mon grand ! Alors c’est pour ça que…

Fils : que je suis en retard, oui. J’ai voulu retrouver ta vieille mappemonde, avec la RDA, la Yougoslavie… Pour l’hôtesse de l’air que tu es restée ! Ça devrait te rappeler de bons souvenirs. Et il n’y a pas que cette carte, dans l’enveloppe…

La mère y trouve un petit papier.

Mère : Oh ! Un abonnement à Géo ! C’est gentil !

Le fils fait un grand sourire, plus à son aise. La mère relit la carte qu’il a écrite, hoche la tête.

Mère : C’est vrai, tu as toujours du mal à écrire sans faire de fautes d’orthographe…

Fils : Oui, j’ai mis du temps à pondre ce petit mot…

Mère : Raison de plus pour faire un Scrabble !

Fils, regardant ses pieds : Oui, maman.

Il enlève son manteau, elle le regarde, s’offusque.

Mère : Quoi, tu as encore mis cet horrible tee-shirt Metallica ?!

Il soupire.

Fils : C’est une tenue de week-end, maman. Mais… tu n’as pas envie de me voir ?

Mère, se reprenant : Oh si, si mon grand ! Là, viens, je m’excuse. Bonjour, au fait.

Il s’approche, et tous deux s’embrassent, elle le serre dans ses bras, puis le lâche.

Mère : Allez, on va le faire, ce Scrabble. Et puisque tu es meilleur pour les chiffres, c’est toi qui compteras les points.

Fils : Alors ça veut dire que j’ai fait des fautes…

Mère : Une faute très mignonne. Tu as écrit que tu avais mis la main à la pâte avec deux T… Ah tu les aimes, les minettes !

Fils : Surtout la mienne…. Tu sais le coup qu’elle m’a fait ?

Mère : Non ! Dis voir !

Fils : C’est une chapardeuse… J’ai mis un chiffon sur mon plat de poisson, ce midi, mon pote Matthieu y avait mis bien de l’huile d’olive…. Eh bien, cette coquine a fait tremper le chiffon dans l’huile d’olive ! On s’est demandé pourquoi elle se léchait si consciencieusement, jusqu’à ce qu’on voie l’état du chiffon ! Matthieu était mort de rire !

Pendant qu’il parle, sa mère rit volontiers.

Mère : En cuisine, on appelle ça un torchon.

Il a un geste m’enfoutiste.

Fils : Ah, en parlant cuisine, ta sœur va venir tout à l’heure, avec un gâteau. Elle aussi veut marquer le coup, pour ta fête !

Mère : Oh, c’est gentil ! Vous êtes adorables tous les deux ! Mais alors…

Fils : Quoi ?

Mère : On peut… faire un Scrabble ?

Fils : Avec ta sœur, ce serait dommage, peut-être, non ? Ou alors, on reprend la partie plus tard…

Il saisit le jeu sur une étagère.

Mère : Non, ces andouilles d’aides-soignants vont faire voler toutes les pièces ! Tant pis. Je vais regarder ma vieille mappemonde…

Fils : Alors le Scrabble…

Ils se regardent.

Mère : Laisse-le où il est. A quelle heure vient ma sœur ?

Il regarde sa montre.

Fils : Oh, d’ici une demi-heure… (Elle ne l’écoute plus, rêvant sur une carte. Il rit et s’assoit sur le lit, avise le dernier Paris match sur la table de nuit. Il a un regard vers sa mère, puis le prend.)Des nouvelles du Rocher… Dis maman ! (Sa mère ne fait pas attention à lui, absorbée dans ses cartes) Bon, tant pis. Je ne saurai pas le numéro du mari de Stéphanie de Monaco…

Mère : Qu’est-ce que tu dis ? Tu me déranges ! Tu ne peux pas lire en silence ?

Fils : Je me demandais juste au combientième mariage en était Stéphanie de Monaco !

Mère : Je me suis perdue dans le compte ! Maintenant, fiche-moi la paix !

Fils : Tu es où ?

Mère : Hein ? Je regardais l’étendue de l’URSS…

Fils : Tu es un très mauvais œil de Moscou !

Mère : Ah bah merci !

Fils (dans sa barbe) : Si on ne peut plus faire de l’humour… (Il feuillette le journal.) Rien de Valérie Trierweiler ? Zut ! Pour une fois, elle n’a pas raté une occasion de se taire…. Et après, « Merci pour ce moment » !

Mère : Comment ça, merci pour ce moment ? Non mais tu te fiches de moi !

Fils : Oups ! J’ai parlé trop fort !

Mère : Tu as de la chance d’être mon fils préféré ! La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe !

Fils : Mais non ! Je cherchais un article de Valérie Trierweiler !

Mère : Ah bon ! Et qu’est-ce qu’il fait, ton frère ? Il pourrait venir, lui aussi !

Fils : Tu n’es jamais contente, maman ! Il t’appellera peut-être !

Mère : C’est sa femme, qui regarde le calendrier ! Il a une passoire à la place de la tête ! Finalement, avec tes airs de gros dur, t’es le plus gentil ! Et qu’est-ce que c’est que ces horreurs que tu as aux pieds ?

Fils : Des Doc, maman. C’est très confortable.

Mère : Mouais ! Ça doit cocotter, là dedans ! (Il soupire.) Je devrais encore t’habiller, comme quand tu étais petit ! En plus, tu sais que je déteste ce tee-shirt ! Et c’est même pas adapté à la saison, je parie !

Fils : J’ai un bon gilet.

Mère : Remets-le ! C’est  pour toi !

Fils : Mais on crève de chaud, ici ! (Elle le fusille du regard.) Oups !

Il remet son gilet. Un bouton tombe.

Mère : Mais qu’est-ce que ton père m’a fichu comme fiston ! Ramasse !

Fils : Ah, maman, je…

Mère : C’est moi qui ferai la couture ! Ta minette, elle sait rien faire d’autre que ronronner ! Donne-moi ce gilet, et le bouton ! Mon set à couture est dans le placard !

Il obéit mécaniquement, et remet le tout à sa mère.

Mère : C’est dommage, tu étais un très beau petit garçon, et tu t’es mis à écouter des trucs… mais des trucs…

Fils : Tu n’es pas la dernière à écouter Led zeppelin et Deep purple ! Toi tu t’y connais en couture, et moi en musique, c’est tout ! En tout cas, merci.

Mère : Il serait temps que tu te trouves une petite femme, à quarante ans passés !

Fils : Si, elle s’appelle Bastet, et la femme de ma vie, c’est toi ! Je t’aime, même si tu es énervante !

Mère (émue) : Oh, merci ! Merci ! Mais Bastet ne t’enquiquine jamais ?

Fils : En salissant un chiffon dans l’huile d’olive, par exemple !

Mère : Un torchon !

Fils : Si tu veux, mais le résultat est le même !

Mère : Allez, prends Paris match, mais tais-toi, au nom du Ciel ! Ou je te ruine ton gilet !

Fils : Ce serait dommage : sinon, tu serais obligée d’affronter le Diable sur mon tee-shirt !

Mère : Un si gentil pitchoun, écouter des choses pareilles ! Mais je m’occupe de toi avec plaisir.

Fils (à voix basse) : Bastet aussi…

Mère : Elle fait la lessive, peut-être ?!

Il se tait, et s’abîme dans sa lecture. Sa mère recoud son bouton en soupirant.

RIDEAU

© Claire M. 2016