En sortant de l’école.

 

-          Bonjour madame Georges, je suis désolée, mais je vous rends Delphine. Nous lui avons trouvé trente-neuf de fièvre…

-          Ah bon ? Mais ce matin, elle n’avait que trente-huit…

L’enseignante regarda madame Georges, puis la petite fille, qui était d’autant plus pâle, avec ses cheveux noirs, et se mordit discrètement la lèvre. Son AVS, c’est-à-dire la dame qui l’aidait à mieux apprendre malgré son handicap,  était stupéfaite, en voyant l’attitude de la maman de Delphine. Cette dernière était toute menue, avait les dents en chantier, le cheveu rare et filasse, mal peignée. En outre, elle louchait d’un œil et était habillée comme un sac, avec des habits récupérés Dieu sait où. Quant à la petite fille, elle se leva sur un geste de sa mère, et éclata en sanglots. L’Assistante Vie Scolaire posa son bras sur les épaules frêles de Delphine, d’un geste très maternel.

-          Tu es malade, tu dois rester chez toi. Ça ira mieux d’ici quelques jours.

Les pleurs de la petite fille redoublèrent. Elle voulut dire quelque chose mais, comme d’habitude, seuls des sons désarticulés sortirent de sa bouche. La petite Delphine Georges avait de gros troubles de la parole, et s’exprimait surtout par gestes. Son AVS connaissait la langue des signes, lui facilitant ainsi beaucoup la vie. Elle traduisait, en classe, pour la maîtresse. Delphine la regarda à travers ses larmes, et l’embrassa.

-          Allez, vas- y ma puce, dit l’AVS, et elle ajouta des gestes qui signifiaient qu’elle l’attendrait, qu’elle serait là.

Delphine essaya de sourire, car elle aimait beaucoup Louise, son AVS. Puis, ayant rangé ses affaires dans son cartable,  elle alla vers sa mère, qui la prit rudement par la main et l’entraina dehors.

-          Mon Dieu, dit alors la maîtresse, et elle eut un regard de connivence avec Louise. Que lui avez-vous dit ?

Louise lui répondit.

-          Vous avez bien fait.

-          Je vais aller voir si on a besoin de moi ailleurs.

 

Delphine pleura tout au long du chemin qui la menait chez elle. Le court trajet en métro, puis leur onzième étage dans un HLM. Elle pleurait, et sa mère était contrariée.

-          Mais qu’est-ce que je vais faire de toi !? Toujours à pleurer ! Et en plus tu ne parles pas ! Dis quelque chose, enfin!

En réalité, Delphine voulait parler, mais n’y parvenait pas. Plus sa mère pestait, et plus sa gorge se serrait. Il y en avait tellement, des mots, dans cette gorge, qui voulaient s’exprimer, mais ne savaient pas. Et Delphine pleurait,  pleurait.

-          Arrête de pleurer ! hurla sa mère en arrivant sur le palier. Je vais te mettre au lit, et gare à toi si tu continues !

A peine entrée, la petite fille fila dans la chambre des filles, où elles étaient quatre à se serrer, sur des lits superposés. Il y avait aussi, dans cette famille, trois garçons. Delphine était la petite dernière, et n’avait que sept ans. Sa mère entra peu après dans la pièce, avec un cachet de Doliprane et un verre d’eau. Delphine s’était enfoncée dans son lit, ce qui l’avait un peu calmée.

-          A la bonne heure ! fit sa mère. Prends ça !

Et elle posa violemment le verre sur la petite table de la chambre, puis elle sortit. Bientôt, sa chanson préférée se faisait entendre : « On oublie tou-out… Sous le soleil de Mexico… » Delphine, au supplice, alla prendre le cachet, et se recoucha. Elle était chez elle : Luis Mariano toute la journée, pas de livres dans la maison, pas même un doudou. Son père travaillait dans un jardin public, et sa mère était au RSA. Sept enfants à nourrir, sans compter eux-mêmes. Dès le quinze du mois, voire avant, ils se serraient la ceinture. Delphine savait qu’étant malade, elle n’aurait pas le repas de cantine, mais des sardines en boîte, des pommes de terre à l’eau, une pomme. A vrai dire, personne ne mangeait à sa faim chez les Georges. Et il y avait un rat et un chien, Touille et Médoc. Toute la matinée, Delphine essaya de dormir, malgré Luis Mariano. Pas une seule fois sa mère ne vint la voir. Delphine l’entendit brailler « à table ! » vers midi et demie, et préféra se lever, bien qu’étant toujours fiévreuse. Malgré la faim, dans son état, elle mangea peu. Le menu était à peu près ce à quoi elle s’attendait : des boîtes, des pommes de terre. Delphine aurait voulu voir un médecin, mais sa mère n’en parlait pas. Elle se contenta de lui redonner du Doliprane. Après le repas, Delphine retourna se coucher. Elle avait cherché un livre de l’école dans son cartable, et trouvé Le loup et les sept cabris. Bien qu’elle lût encore difficilement, au début du CP, elle connaissait l’histoire, comprenait avec les images, et finalement cela lui redonna le sourire. Le livre fini, elle s’endormit. A présent, Luis Mariano chantait que l’amour était un bouquet de violettes.

 

Il y avait qu’une personne à qui Delphine pouvait parler : Louise, son AVS. Cette dernière était la seule à connaître la langue des signes, que Delphine apprenait moitié avec elle, moitié à l’hôpital où elle était suivie. Le lendemain matin, comme tous les mercredis, c’est là qu’elle alla. Elle avait alors trente-huit de fièvre. Le mois de novembre était froid. A l’hôpital, on regarda sa mère de travers. La petite était toujours aussi pâle.

-          Viens, Delphine, dit une infirmière.

Elle allait s’éloigner sans embrasser sa mère.

-          Delphine ! hurla cette dernière.

Elle comprit, et l’embrassa furtivement.

-          Allez, à plus tard.

Et madame Georges tourna le dos. Delphine fut surprise de constater qu’elle ne prenait pas le chemin habituel. Et son orthophoniste ? Elle eut un regard interrogateur pour l’infirmière.

-          Aujourd’hui tu vas voir le psychologue. Tes parents ont fini par l’accepter. Mais comme tu ne sais pas encore bien écrire, et que tu ne parles pas, je pense qu’il te fera faire un dessin.

Ce fut effectivement le cas. Delphine fut invitée à s’exprimer avec des feutres. Comme souvent, elle dessina un trou de serrure.

-          Bon ! Pourquoi un trou de serrure ? Dessine encore.

Elle dessina une énorme clef. Le psychologue y vit un signe phallique, fit la moue.

-          Que vois-tu, à travers cette serrure ?

Delphine fit savoir qu’elle ne savait pas.

-          Dessine quand même.

Mais le psychologue vit que la petite fille faisait effort sur elle-même. Comme elle était de plus en plus pâle, il posa doucement la main sur son front. Delphine était brûlante.

-          Pose ces feutres et suis-moi.

Ils allèrent retrouver l’infirmière qui avait amené la petite.

-          Mademoiselle Garcia ! Mettez Delphine au calme, prenez sa température, et gardez-la le temps qu’il faudra.

Et quand madame Georges revint chercher sa fille, on la lui refusa. Delphine dormait sur un petit lit, le personnel n’avait pas le cœur de la réveiller. Madame Georges partit en maugréant. Enfin, Delphine dormait bien, pour la première fois de sa vie.

 

Le personnel la garda deux jours, et le vendredi matin, la petite retournait à l’école.

-          Delphine ! s’écria Louise, toute contente de la voir.

Delphine sauta au cou de l’AVS, sous le regard de l’enseignante et de sa mère. Louise fut un peu gênée, mais c’était quelqu’un de très maternel. Elle était jolie, avec ses boucles brunes, son sourire. Elle avait trois enfants, et faisait son métier pour permettre à tous les enfants d’accéder au savoir, leur apporter aussi du réconfort. Aussi fut-elle très émue quand Delphine articula son nom, même avec difficulté.

-          Pourquoi ne me dit-elle jamais « maman » ? C’est votre faute, Louise ! râla madame Georges.

La maîtresse savait à quoi s’en tenir, car l’hôpital l’avait appelée l’avant-veille au sujet de Delphine, pour signaler son absence et les problèmes auxquels la famille Georges faisait face. La maîtresse savait qu’il y aurait une enquête, et elle l’avait dit à Louise.

-          Sachez, madame Georges, que votre petite fille aime l’école. Parce qu’elle lui apporte ce que vous ne lui apportez pas. Si vous vous donniez la peine d’apprendre la langue des signes, vous le sauriez, dit tranquillement Louise en regardant son interlocutrice dans les yeux. Je sais ce qu’elle vit. Ce que font vos enfants ne me regarde pas, mais voilà le résultat. Et ce que voit Delphine tous les jours, ce n’est pas bien joli….

Même si Delphine ne connaissait pas tous les gestes de la langue des signes, Louise avait tout compris : un avortement sauvage sur madame Georges, les pratiques masturbatoires dans les deux chambres des sept enfants, voire pire encore… Madame Georges, en l’entendant, s’était décomposée. Elle balbutia un « au revoir », et fila chez elle écouter Luis Mariano.

 

Ce soir-là, à la sortie de l’école, Louise devait se dépêcher, car elle avait un rendez-vous chez le médecin pour l’un de ses enfants. Sa voiture était garée de l’autre côté de la rue, et donc elle traversa. Delphine était près de sa mère, à la sortie de l’école, à ce moment-là. Elle voulut aller embrasser son AVS, et échappa au contrôle de sa mère. Elle se mit à traverser en courant. Une voiture arriva, n’eut pas le temps de freiner, tout alla très vite. Madame Georges hurla « Delphine ! », tandis que Louise se retournait. La petite était projetée à terre par la voiture, Louise sauta, de manière à rattraper la fillette en faisant un rempart de son corps. La portière de la voiture claqua.

-          Madame ! Madame !

-          Louise ! Je t’aime ! Ne me quitte pas !

Madame Georges s’effondra. Les premiers mots de sa fille avaient été pour son AVS. Celle-ci n’était heureusement qu’évanouie, et s’en tira avec une jambe cassée et des douleurs dans le dos. Delphine n’avait que des égratignures, mais un gros choc émotionnel. Quand Louise put reprendre le travail, Delphine se blottit dans ses bras en lui disant encore des mots d’amour.

© Claire M. 2014

inspiré par ma propre expérience. Mine de rien, c'est la 8° année que je fais ce métier...