La fille du marin.

 

-         Je peux jouer avec vous ?

-         Non, tu ne sauras jamais courir après le ballon ! se moqua un petit blanc-bec.

-         Et pourquoi donc ? Laissez-moi jouer au ballon avec vous ! Je ne suis pas plus lente qu’une autre !

-         C’est dans toi qu’on va shooter, tas de graisse ! fit un autre blanc-bec.

Une fois de plus, Marion se sentit blessée. Elle aurait voulu, elle aussi, prendre part au jeu avec tous ses camarades de classe. Les filles, elles, ne disaient rien. Elles étaient là, absorbées par le jeu, détournant le regard dès que celui-ci tombait sur Marion. La jeune fille les entendait encore, des jours précédents, se dire que jamais elles ne voudraient être grosses comme Marion. Ces adolescentes ne parlaient que de garçons, de régimes, de vêtements. Marion avait du mal à s’habiller, ce qui désespérait sa mère. Elle n’avait pas tant de kilos que ça en trop, mais assez pour ne pas entrer dans les tailles dites « standard ». Donc elle était soit moulée dans ses vêtements, soit informe dans ce qui ressemblait pour elle à une burqa. Les garçons disaient quelquefois qu’elle mangeait trop de couscous. Mais  Marion avait trop d’amour-propre pour montrer sa faiblesse face à ses camarades. Elle alla dans un coin de la cour du collège et, comme les moqueries ne cessaient de tourner dans sa tête, elle disparut aux toilettes, s’enferma et se mit à pleurer. Elle y resta un moment, mais elle s’en fichait. La récréation du midi laissait du temps aux élèves. Enfin, Marion sécha ses larmes, sortit des toilettes et se mit la tête sous le robinet pour effacer tout à fait les traces de ses pleurs.

-         Marion ?

Elle sursauta, et l’eau gicla sur son visage. C’était une surveillante.

-         Quoi ?

Marion se sentait prise en faute. Ne pas pleurer. Elle savait que ce serait pire. Elle scruta la surveillante. Cette dernière était longue et mince, Marion comprit qu’elle ne saurait pas l’aider. Quant à du réconfort… Elle voulut battre en retraite, mais la surveillante la prit par l’épaule.

-         Je sais que…

-         Vous ne savez rien du tout ! Fichez-moi la paix ! Tous !

Marion sentait la colère monter. Elle quitta les lieux en claquant la porte. Elle préférait se fâcher, que de montrer que toutes les insinuations qu’elle subissait la blessaient profondément. Elle alla droit aux joueurs de ballon, attrapa celui-ci du pied, l’envoya à l’autre bout de la cour et rugit :

-         J’aurai ma revanche, tas de sales petits cons !

Mais les élèves s’en moquaient.

-         Ouah, le thon a attrapé le ballon !

-         Sus au thon !

La surveillante arriva avec un temps de retard. Les garçons avaient fondu sur Marion, qui se défendait toutes griffes dehors. La surveillante se sentit l’air bête, avec ses talons aiguilles. Elle usa du sifflet, mais cela n’eut pas d’effet. Au bruit, ce fut son collègue, un homme, qui se pointa, et sépara les belligérants. Le nez de Marion saignait.

-         Espèces de brutes ! s’écria-t-il. Samira, emmène Marion à l’infirmerie. Moi, je préviens le principal. Vos noms ! ajouta-t-il à l’attention des élèves.

Les garçons de la classe furent admonestés, sanctionnés. D’abord par le principal, puis par leurs parents.

 

Deux jours plus tard, la classe devait aller à la piscine. Marion avait pleuré, chez elle, pour ne pas y aller, mais sa mère avait été intraitable. Aussi, la mort dans l’âme, elle parut en maillot de bain, dans les douches de la piscine. En réalité, elle aimait beaucoup nager, mais cela la dérangeait de montrer son ventre et ses cuisses. Et elle ne fut pas surprise, en entendant les quolibets. D’abord ceux des filles, puis ceux de la classe tout entière. L’enseignant finit par intervenir.

-         Méfiez-vous ! Le prochain qui fait une remarque désobligeante, c’est deux heures de colle !

La menace eut son petit effet. De plus, le professeur de sport eut l’intelligence de ne pas faire comme si Marion était sa chouchoute. De fait, elle était une très bonne nageuse, et il le savait bien. Peut-être même la meilleure nageuse de la classe. Il savait que, dans l’eau, elle damerait le pion à tous. Il laissa faire. Histoire de rabattre le caquet de ses élèves, il ordonna une longueur en papillon, sachant très bien qu’une moitié de la classe ne saurait pas le faire. Marion arriva la première à l’autre bout de la piscine, dans un papillon impeccable. Le professeur la complimenta, mais sans insister. Marion était contente.

-         Merci,  murmura-t-elle.

-         Tu sais, tu as un très joli sourire. C’est dommage qu’on le voie si peu.

Marion baissa la tête. Il comprit qu’il serait judicieux de ne pas en rajouter.

A la sortie de la piscine, les élèves étaient calmes. Ils avaient été forcés de reconnaître que Marion était meilleure nageuse qu’eux. Mais les garçons lui en voulurent, ils étaient très vexés. Ils méditèrent donc une vengeance. « Oui, les thons, ça nage », disaient-ils.

Marion, de son côté, s’attendait bien à des représailles. Elle l’avait dit à sa mère. Elle aurait voulu que celle-ci intervienne.

-         Tu n’as rien dit, quand ils me sont tombés dessus, il y a deux jours.

-         Tes camarades ont été sanctionnés. C’est très bien. Je ne vois pas ce que je peux faire de plus, lui dit sa mère.

-         Si seulement tu décrochais de ton travail !

-         Il faut bien que je travaille, ma puce. Je ne touche pas la paye de ton père, il en fait ce qu’il peut.

A cette évocation, Marion soupira. Son père lui manquait. Celui-ci était souvent parti, car il était capitaine d’un bateau. Il  avait transmis son amour de la mer à sa fille. Tous deux s’entendaient à merveille, s’adoraient. Jamais il ne lui aurait fait du mal. Marion était persuadée que, si son père était resté à terre, il l’aurait soutenue, aidée. Leur maison n’était pas très loin de la mer, et Marion essayait de communiquer avec lui, par le vent, les étoiles, les vagues. Le soir, elle sortait de chez elle, et allait marcher le long de la plage, parlant comme à son père. Il faisait souvent bon, à Bordeaux. Marion aimait cette sortie nocturne. Sa mère la laissait faire. Elle savait que sa fille était raisonnable. Ce soir-là, Marion fit sa promenade, non loin de la mer, à parler aux éléments. Elle avait une voix douce, calme. Elle ne pleurait pas. Elle appelait juste son père. Le bruit des vagues lui répondait. Elle s’assit dans l’herbe pour écouter, se sentait bien. Elle respirait à pleins poumons.

-         Marion.

Elle reconnut la voix de sa mère.

-         Que fais-tu là ?

-         Excuse-moi. Je sais que tu aimes cette virée. Mais je suis inquiète.

-         Mais tout va bien, maman.

-         Non, tout ne va pas bien. Veux-tu que je te change de collège ? Ou que je t’envoie à New York ?

-         Ce sera pareil, maman.

-         En Amérique, il y a plein de gens dans ton cas. Et tu aurais ton père.

-         Pas plus qu’ici. Papa est sur son bateau.

-         Il faut bien que tu ailles à l’école, pourtant. Mais je sens que tu n’y es pas bien.

-         Là ou ailleurs… Souviens-toi, l’année dernière. Lou est arrivée un trimestre après tout le monde. Elle est restée la petite nouvelle à cause de ça. Jamais on n’oubliera mon poids.

-         Il y a des pays où on pense à toutes les morphologies. Tu serais moins habillée comme un sac !

-         Ah bah merci ! sauta Marion.

-         Pardon… Mais…

-         Vas-t’en !

Marion était réellement fâchée, à présent. Elle cria encore :

-         Fiche-moi la paix ! Je ne  veux plus jamais te voir ici avec moi ! Jamais !

Sa mère frémit. Elle était inquiète.

-         Je t’assure que tu es très jolie. Simplement…

-         Tais-toi !

La mère préféra obéir. Elle comprenait qu’elle avait troublé la paix de Marion. Après tout, c’était son petit monde à elle. Elle rentra, le cœur lourd. Ce soir-là, chacune pleura de son côté. Marion lança des imprécations qui se perdirent dans la nature, avant de fondre en larmes. Une fois calmée, elle rentra aussi.

 

Le lendemain, Marion alla au collège la peur au ventre. Elle avait essayé de bien s’habiller, pour ne pas aggraver son cas. Elle avait passé bien dix minutes à chercher une tenue mettable, et avait failli arriver en retard. Comme c’était le printemps, elle avait osé un décolleté. Objectivement, cela lui allait très bien.

-         Ouah ! Marion s’est mise en frais, aujourd’hui ! fit un garçon.

-         On peut y mettre la main ?

Marion n’osa pas s’offusquer, attendant la suite avec anxiété. Elle s’assit à sa place, sortit ses affaires. C’était un cours d’histoire-géographie. Ils étudiaient la Révolution… et certains dirent que la révolution, c’était l’apparence de Marion. Elle se contenta de hausser les épaules.

-         Mais à qui veux-tu plaire ?

-         Personne, souffla-t-elle. Je n’aime personne, puisqu’on ne m’aime pas.

Et en disant cela, Marion sentit poindre les larmes. Mais elle se domina, et bientôt le cours commença. A la fin, le professeur la complimenta sur sa mise. Au cours suivant, le jeune professeur de français en fit autant. Puis ce fut la récréation.

-         La fayotte ! Elle a fait ça pour plaire aux profs !

-         Marion, t’es qu’un thon !

Et, comme elle rougissait :

-         Un thon rouge !

-         Bien gras !

Marion, sentant venir la crise, partit en courant à l’autre bout de la cour, près des toilettes. Elle se recroquevilla dans le coin, essayant de se dominer.

-         Regardez ! C’est une boule !

-         On shoote dans le ballon ?

Et elle reçut un premier coup de pied. Alors elle se redressa, envoya son poing dans la figure de son agresseur. A ce moment-là, elle se prit une claque, et hurla. On voyait l’empreinte de la main. Marion eut un sursaut, et se mit à courir vers les surveillants. Au même moment, une autre classe rentrait d’une activité sportive. Marion ne réfléchit pas. Elle profita de l’occasion, et quitta le collège en courant à toute allure. Jamais elle n’avait couru si vite. C’était vrai, qu’elle pouvait battre un record de vitesse. Ses pas la conduisirent là où elle faisait ses virées nocturnes, face à l’océan. Marion était tout à fait seule, à présent. On n’entendait que le bruit des vagues. Elle s’approcha de l’eau, ferma les yeux.

-         Papa ! Papa ! Protège-moi !

Il lui sembla entendre gronder. Elle se retourna. Personne n’avait réussi à la suivre. Marion regarda de nouveau l’océan, fit trois pas en avant. Puis, comme un automate, elle enleva ses chaussures. Elle fit trois autres pas. Les vagues lui léchèrent les pieds.

-         C’est bon ! Papa ! Papa !

Dans un état second, Marion entra dans l’eau, toute habillée. L’eau était encore glaciale. Elle décida de s’en moquer.

-         Fichez-moi la paix ! Tous !

Et elle avança encore, se mit à nager. Ses vêtements la gênaient. Comme elle s’en débarrassait, elle coula.

Une baleine surgit à la surface. Ou plus exactement un baleineau. De six ou sept  mètres quand même. Marion sauta par-dessus les vagues, testant la force de sa queue. Elle battit les flots, et disparut loin, très loin dans l’océan. A la recherche de son père. Et, par moments, elle chantait, heureuse d’être grosse et belle, dans son élément naturel.

© Claire M. 2013