Sorcière ?

 

J’ai résisté à tout. Et maintenant, je suis plus forte que tous ces petits imbéciles qui se croient élus de Dieu. Ils pourriront en Enfer, et je ferai abréger leurs vies autant que cela sera en mon pouvoir.

Je m’appelle Emma et j’ai eu le malheur de naître dans une famille pauvre, avec un vilain grain de beauté sur un sourcil. Il paraît qu’on n’a toujours vu que ça, sur moi. Alors on dit que je suis laide, et pourtant je ne crois pas être aussi mal tournée qu’on le prétend. J’ai la taille fine et des attraits que les hommes regardent – n’était ce fichu grain de beauté proéminent. On m’a culbutée plus d’une fois. Ça leur a donné des maladies. Mais c’était eux qui puaient, qui  ne connaissaient pas l’eau. J’aimais à me baigner nue dans la rivière. Ou était-ce cette eau qui produisait des miasmes ? Je ne sais pas. Je n’étais pas instruite, je compensais en râlant. On prétendait que j’étais invivable. A l’âge où mon père a voulu me marier, j’ai renâclé. Quel intérêt ? Mon grain de beauté disgracieux tenait les maris éventuels à distance. De plus, je m’entendais bien avec la vieille Clotilde, la rebouteuse du village. Elle disait s’y connaître en magie. Comme on me rejetait, soit pour mon physique, soit pour mon verbe haut, et que je préférais l’indépendance, Clotilde m’a dit que je ferais mieux de partir, de faire des études. Elle avait une petite bourse pour moi, alors j’ai accepté et j’ai pris la fuite, une nuit, vêtue d’une robe du dimanche. J’avais une quinzaine d’années, je crois.  Cette nuit-là, la lune était rousse, alors on a prétendu que le Diable m’avait enlevée. Cela ferait mon affaire.

Sur la recommandation de Clotilde, je suis allée voir l’évêque de Tours, la grande ville  la plus  proche, pour remettre mon sort entre ses mains.

-          Je veux être éduquée, lui ai-je dit. Je ne sais ni lire ni écrire, mais je voudrais un bon emploi.

-          Vous ? Une paysanne aussi… enfin bon. Mais vous avez de l’argent ?

Naïvement, je répondis :

-          La Clotilde m’en a donné.

J’aurais dû voir le frisson sur son échine. Mais j’étais très sûre de moi. J’ai tendu la petite bourse, et l’évêque m’a prise par la main.

-          Venez vous reposer.

En  fait de repos, il m’a culbutée comme les autres, non sans me traiter de diablesse. Mon grain de beauté, ai-je supposé. J’ai compris plus tard que, pour les hommes, les femmes sont semblables à des bêtes, qu’elles n’ont pas d’âme. Malgré tout, cet évêque ne semblait pas mauvais homme. Il m’a appris à lire, écrire et compter, et a décelé en moi des possibilités, alors il m’a appris le latin et la philosophie qu’il savait. Il y avait bien la bourse, mais je l’ai payé au lit, de temps en temps, et surtout en lui faisant le ménage. Mon village me manquait, mais je ne regrettais rien.

Le latin que l’évêque m’apprenait me servait à nommer les herbes dont Clotilde m’avait appris l’usage. Dès que je le pouvais, le dimanche, je filais dans les alentours immédiats de la ville, pour faire mes propres décoctions.

La nuit, quand l’évêque dormait, j’allais quelquefois fouiller dans ses livres. J’étais très  curieuse, une soif d’apprendre, en fait. Quand l’évêque a estimé qu’il m’avait tout appris, il m’a envoyée chercher fortune ailleurs. A mon grand étonnement, il m’a rendu la bourse que je lui avais donnée trois ans plus tôt. Du bout des doigts. Je n’ai pas compris. Et il m’a souhaité bonne chance.

En me rendant au château, je me posais mille questions. J’espérais que le seigneur de Tours ne m’accueillerait pas trop mal. Mais on m’a traitée comme une prostituée. Puis j’ai vu les gens me fuir, sur le chemin. Qu’avais-je donc ? Enfin, un homme a daigné s’approcher de moi.

-          Que faites-vous ici, seule, madame ?

-          Mais… je viens proposer mes services au château. Ou à qui en voudra. Je sais lire, écrire et compter.

-          Attendez…

L’homme m’a menée à part, et m’a parlé à l’oreille.

-          Que faites-vous, seule et enceinte ?

Je suis tombée des nues.

-          Enceinte ?

-          Je suis le médecin de la cour. Le seigneur ne voudra jamais d’une fille-mère.

J’ai dû m’asseoir. Le choc. Le père ne pouvait être que l’évêque. J’ai respiré un bon coup, puis :

-          Je connais des plantes abortives.

-          Ne faites pas ça ! C’est très dangereux. Vous pourriez y laisser la vie.

-          Mais alors…

J’ ai alors compris que je ne savais rien. J’étais dans la parfaite ignorance de certaines choses féminines. J’ai fondu en larmes. Alors, pour la première  fois de ma vie, quelqu’un m’a prise doucement dans ses bras. Le médecin de la cour m’a emmenée dans une petite maison, pas très loin de là. Il m’a confiée à sa femme, qui était éclairée comme lui. Celle-ci m’a fait parler, et m’a gardée les mois suivants, même après mon accouchement, qui a été horrible. Le bébé avait une tâche de naissance sur  la joue gauche. La femme du médecin n’a rien dit. Mais ça y était : mon enfant était diabolique. Il avait une marque du Diable. Dieu sait si j’ai pleuré. J’étais vraiment en mauvaise posture. Partout, je ne voyais que le Diable dans ma vie.

Mais j’avais voulu être instruite, et je persistai. Le médecin de la cour me disait de rester chez lui, de sortir le moins possible. Le bébé se portait bien, c’était un petit garçon que j’avais prénommé Erec. Le médecin le faisait passer pour son fils, pour éviter l’opprobre. Le seigneur n’avait jamais rien su de moi. Faute de travailler, je lisais. Le médecin ou sa femme m’éclaircissaient quelquefois. Je les avais pris en affection. Ils m’aidaient beaucoup, et j’en ai appris davantage avec eux, qu’avec l’évêque de Tours. Je m’intéressais en outre aux problèmes du royaume. J’avais des conversations passionnantes avec le médecin. De plus en plus, il me tenait en estime. Au bout de quelques mois, il s’est enhardi, et parla de moi au seigneur, disant que j’étais une de ses cousines. Et enfin, j’ai été présentée au seigneur de Tours. Il a froncé les sourcils après m’avoir vue, à cause de mon grain de beauté, mais le médecin engagea l’échange sur tout autre chose, et le seigneur s’est aperçu que je n’étais pas bête. Mais j’étais une femme. Il accepta à contrecœur de me prendre comme conseillère. Il s’avéra néanmoins que je sus lui donner des conseils avisés. Malgré tout, je ne parlais jamais de ma famille. C’est la femme du seigneur qui a jeté le trouble.

-          Qui est ce petit garçon frappé d’une marque du Diable, que je vois quelquefois ? demanda-t-elle un jour que nous étions ensemble.

Je ne voulais rien dire, mais je rougis si fortement, que la femme s’est doutée de quelque chose. Malgré son insistance, je ne dis rien.

-          Mais pourquoi ne me regardez-vous pas ?

-          Cela ne vous regarde pas ! lui lançai-je en pleine figure.

Et elle m’a fait une scène, en a parlé au seigneur.

Peu après, le médecin de la cour, affolé, me dit de prendre Erec, et de fuir.

-          Mais pour aller où ?

-          Dans votre famille, par exemple !

-          Il n’en est pas question !

-          Ecoutez, allez quelque part, où vous voulez, mais disparaissez ! Cette dame sait qu’Erec est le fils de l’évêque ! Il lui ressemble trop !

A ces mots, j’ai pris peur. J’ai obéi, la mort dans l’âme. Mais plutôt que d’aller dans ma famille, où je risquais le rejet, j’ai préféré retourner chez Clotilde. Une fois de plus, j’étais partie nuitamment, mon fils dans mes bras.

Chez Clotilde, sa fille me reçut. Je lui racontai mon histoire, demandant où était Clotilde.

-          Hélas ! Maman est morte l’année dernière, me répondit-elle.

J’en fus atterrée.

-          Et de quoi est-elle morte ?

-          Sur le bûcher. On l’a accusée de sorcellerie. L’Inquisition est venue. L’évêque aussi.

A ces mots,  j’ai perdu connaissance. J’ai repris mes sens sur une paillasse. C’était l’hiver, la fille de Clotilde a mis mon état sur le compte du froid. J’ai dû rester alitée quelques jours,  elle s’occupa d’Erec. Puis elle me dit de rester. J’osais espérer que l’Inquisition ne reviendrait pas au village. Malgré tout, par prudence, et aussi à cause de la saison, je suis restée cloîtrée. Puis j’ai repris mes vieilles habitudes : nager dans la rivière, ramasser les plantes médicinales. Prisca, la fille de Clotilde, faisait un peu comme sa mère, subvenait aux besoins du foyer. Erec grandissait peu à peu, mais sa tache de naissance me faisait peur. Je craignais qu’il en soit pour lui, comme pour moi avec mon grain de beauté. A part cela, c’était un beau petit garçon, qui ressemblait effectivement à son père, sauf la couleur des yeux, la même que la mienne, gris-bleue.

Mais ce qui devait arriver arriva. Un jour, l’évêque de Tours est passé par le village. Erec jouait près de la maison. Et tout à coup, une exclamation en voyant le petit garçon.  Bien vite, je me cachai à l’intérieur. Prisca était là, elle avait compris. Elle a ouvert la porte, et a crié :

-          Erec ! Viens voir maman ! Viens, fiston !

Et, regardant l’évêque, elle lui lança :

-          Qu’est-ce qui vous prend ?

-          C’est mon fils !

-          Les évêques n’ont pas d’enfants ! Les évêques sont là pour servir le seigneur ! Quant à ce petit garçon, il est de mon défunt mari ! Bien le bonsoir, mon père !

J’ ai entendu la porte claquer. L’évêque insista pour entrer. Malgré les protestations, il finit par pénétrer dans la maison, et m’a trouvée cachée sous le lit de Prisca.

-          Tiens donc ! Emma !

Il m’a tirée de dessous le lit.

-          Il semblerait, ma chère Emma, que vous ayez quelque chose à cacher !

-          Pas moi ! me suis-je défendue. Vous !

Cela le mit en rage. Nous nous disputâmes. Quelques heures plus tard, je fus livrée à l’Inquisition, et privée de mon fils. On a cherché d’autres marques sur tout mon corps, jusque dans tous les recoins même cachés naturellement  à la vue. On n’en trouva pas. On m’a lié les pieds et les mains, mais l’évêque, qui était resté, était toujours aussi troublé par mes charmes. J’ai été de ce fait relativement épargnée. Enfin, j’ai appris qu’on me noierait. Je ne réagis pas, ou plutôt je n’ai pas voulu réagir. On m’a alors mise en cellule.

Le « supplice » eut lieu le lendemain même. On m’a mis un poids à chaque pied, puis on m’a flanquée à l’eau. Sans qu’on puisse le voir, j’ai pris autant de souffle que j’ai pu. Les poids m’entraînaient déjà au fond de la rivière, mais je me suis pliée pour défaire le plus rapidement possible les liens, tout en essayant de nager plus loin. Je devais faire vite, pour ne pas me noyer pour de bon. J’ai pu enfin réapparaître à l’air libre. Alors j’ai entendu un grand rire.

-          On les a bien eus, hein ?

J’ai alors cru que j’avais défailli, ou que j’étais morte ? Un être immense se tenait face à moi, des sabots fourchus en guise de pieds, le corps velu, mais le regard séduisant.

-          Sortez de là, Emma, dit-il encore, et il m’a tendu la main, que j’ai saisie.

-          Qui êtes-vous ? ai-je demandé une fois tout à fait hors de l’eau.

-          Vous allez voir.

Il a touché mon grain de beauté, ce qui m’a causé une légère brûlure.

-          Je ne crois plus en Dieu, ni au Diable, dis-je.

-          Libre à vous. Mais vous me plaisez.

L’être m’a prise dans ses bras pour me réchauffer, et m’a ramenée discrètement chez Prisca. Quand je me suis sentie mieux, j’ai reconnu le médecin de la cour.

-          C’est vous, le Diable ?

-          Les inquisiteurs sont des imbéciles. Les paysans savent plus ou moins nager, s’ils vivent près d’une rivière, et moi, je peux prendre différentes formes pour vous aider. Voulez-vous que je châtie la femme du seigneur ?

-          Non. Ce petit miracle me suffira, dis-je avec un sourire. Mais il faut que nous partions.

-          Pas sans une bonne revanche…

Et l’être alla voir les inquisiteurs. Le bruit court qu’ils se sont tous noyés… Plus tard, j’ai eu un fils du Diable : un petit garçon parfaitement normal, mais très facétieux. Le père est souvent parti, mais j’ai mes fils. Nous tuerons tous les inquisiteurs du monde… Quant à moi, je suis devenue une rebouteuse réputée, avec un pouvoir réel et sans cesse croissant. J’ai moi-même opéré quelques miracles… dus à ma science.

 

© Claire M. 2014