Force de persuasion.

 

Ce soir-là, Eléonore rentra chez elle, de grosses larmes dans les yeux. En sortant de son travail, elle avait dû aller chez son médecin, pour un problème persistant. Quelques semaines auparavant, elle s’était cassé une jambe, et donc avait porté un plâtre et utilisé des béquilles. Mais la douleur, quinze jours après qu’on lui eût enlevé le plâtre, était toujours là. Eléonore estimait que son médecin prenait la chose un peu trop à la légère. Elle continuait d’utiliser une béquille et, ce jour-là, pour ne rien arranger, ça s’était mal passé à son travail. Eléonore savait qu’elle faisait ce qu’elle pouvait. Son père habitait à l’autre bout de la France, sa mère était morte l’année précédente, et elle était fille unique. A qui parler de ses problèmes ? Elle n’avait pas de petit ami, juste un chat. Elle arriva à son étage et, alors qu’elle glissait la clef dans la serrure, deux de ses voisines sortirent de leurs appartements respectifs. Eléonore voulut se dépêcher d’ouvrir, pour rentrer chez elle, mais trop tard : les deux femmes avaient vu ses larmes. L’une d’elles, une femme voilée, la voyant ainsi, voulut faire quelque chose, mais ne savait l’exprimer. Elle ne connaissait que très mal le français. L’autre voisine, en revanche, était une Russe forte en gueule, qui n’avait pas les yeux dans sa poche non plus. La femme voilée se tourna vers elle, désignant Eléonore, qui devinait leur jeu. La Russe attaqua :

-         Mademoiselle Courson ! Que vous arrive-t-il, pouvons-nous vous aider ? Ça ne va pas ?

La femme voilée s’approcha d’Eléonore, posa une main sur le bras qui tenait la béquille.

-         Laissez-moi !

Mais Eléonore vacilla. L’autre, la Russe, la remit d’aplomb. La femme voilée regarda cette dernière, l’air interrogateur. La Russe lui fit un signe, puis, s’adressant à Eléonore :

-         Dites-moi ! Qu’est-ce qui ne va pas ?

-         Je ne… C’est-à-dire…

A vrai dire, Eléonore ne s’attendait pas à une telle sollicitude.

-         Tu es… malade ? tenta la femme voilée, montrant la béquille.

-         Merci, ça va mieux, lui dit Eléonore en détachant les syllabes pour qu’elle comprenne.

La femme voilée lui sourit.

-         Mais tu… euh…

-         Vous pleurez ?

A ces mots, Eléonore eut un nouvel accès. Elle sentait les larmes, lourdes, chaudes, couler sur ses joues.

-         Pouvons-nous faire quelque chose pour vous ?

-         Non, rien. Ma mère me manque, et… eh bien… rien ne… Excusez-moi.

Eléonore renifla, se reprit, tourna sa clef.

-         Merci mesdames.

Ses voisines la serraient de près.

-         Si vous avez besoin, venez me voir, dit la Russe.

-         Pourquoi pleure-t-elle ? demanda la femme voilée, en cherchant ses mots.

La Russe semblait avoir compris, mais haussa les épaules. Les deux femmes voyaient bien qu’il ne fallait pas ennuyer davantage leur voisine. Eléonore leur souhaita une bonne soirée, et entra enfin chez elle.

Son chat vient aussitôt se frotter à ses jambes en miaulant. A travers ses larmes, Eléonore eut un petit sourire, le caressa.

-         Démo ! Oh, Démo ! Tu es si mignon !

Elle s’assit tant bien que mal pour le caresser encore, l’embrasser. Elle formait presque un couple, avec son chat. Démosthène, de son vrai nom, avait cinq ans, et ne connaissait qu’elle. Quand l’une ou l’autre des amies de sa maîtresse venait les voir, il jouait au timide. En réalité, il avait toujours été bon orateur, dès tout petit, ce qui lui avait valu son nom. Eléonore était passionnée par la Grèce antique, et n’avait donné que des noms grecs à ses différents chats. Démosthène voulut faire ses griffes sur le manteau en cuir de sa maîtresse, alors elle l’enleva, et se déchaussa. Après seulement, elle vérifia la gamelle du chat. Il avait tout ce qu’il fallait.

Eléonore passa à la salle de bains, se regarda dans le miroir : ses longs cheveux bruns, qu’elle n’avait pas attachés, étaient emmêlés, et son maquillage coulait, avec les larmes. Eléonore se trouva l’air d’un zombie. Habituellement, elle avait de jolis traits fins, avec de légères fossettes. Là, on n’en voyait rien.

-         Trente-cinq ans, et toujours au même point, murmura la jeune femme, et les larmes se remirent à couler.

Comprenant qu’elle avait besoin d’y laisser libre cours, elle alla s’installer dans le canapé, et pleura vraiment. Démosthène lui tournait autour en miaulant. Finalement, il sauta sur le ventre de sa maîtresse, et alla poser une patte sur son visage.

-         Miaou ?

-         Oh, Démo ! Viens, viens !

Eléonore tendit les bras, prit son petit siamois, qui vint s’installer dans son giron. Il tendit encore une patte vers le visage de la jeune femme, pencha la tête, ce qui eut pour effet de le rendre encore plus craquant. Eléonore l’embrassa, tout doucement, entre les deux oreilles. Démosthène avait le poil très doux. Elle ferma les yeux, mais cela ne retint pas ses larmes. Elle sentit alors une petite langue râpeuse sur sa joue. Le chat léchait les larmes de sa maîtresse, ronronnant. Une petite voix s’éleva :

-         Petite maîtresse ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Les mains d’Eléonore caressaient le chat, sans discontinuer, comme les larmes. On aurait dit que, de ses yeux, un océan allait se former.

-         Là… Je suis là…

-         Qui ?

-         N’ouvre pas les yeux. Je pourrais te faire mal.

La langue râpeuse cueillait les larmes, une par une. L’océan ne serait pas sur le parquet, Démosthène allait y veiller. Eléonore se laissait faire. Elle entendait cette petite voix, douce, apaisante.

-         Maintenant dis-moi : qu’as-tu ?

-         Mes collègues m’ont fait sentir nulle.

-         Ce n’est pas la première fois. Ne serais-tu pas mieux à peindre, dessiner ?

Eléonore esquissa un sourire. Qu’était cette voix qui lui rappelait ses passions ? Elle faillit ouvrir les yeux, mais un coin de langue râpeuse attrapa la larme qui commençait à couler.

-         Démosthène…

-         Oui, c’est moi. Je t’aime.

-         Ma jambe me fait mal…

-         Que dit le docteur Sartouf ?

-         Bah ! Pour lui, c’est normal, ce n’est pas grave.

Démosthène léchait le cou de sa maîtresse, à présent.

-         Tu es la plus gentille maîtresse du monde. Je n’aime pas te voir comme ça.

-         Mon Démosthène….

-         Mon Eléonore… La plus jolie des petites maîtresses… Prends-moi.

Il fit encore un ronron dans le giron de la jeune femme. Quand il cessa :

-         Ça va mieux ?

Et il vint quémander une caresse. Eléonore ouvrit les yeux. Démosthène s’était endormi sur son ventre.

-         Merci, Démosthène.

Les moustaches du chat frémirent. Elle garda une main sur lui. Elle ne pleurait plus.

-         Tu es le plus gentil des petits chats.

Mais la jambe d’Eléonore se rappela à son souvenir. Elle bougea, ce qui réveilla Démosthène. Elle eut l’impression qu’il parlait encore :

-         Alors, ça va mieux ?

-         Je t’aime très fort, Démosthène. Mais excuse-moi, il faut que je bouge.

Démosthène fit un clin d’œil, se leva et s’installa sur un coussin, l’air toujours aussi mystérieux qui est propre aux félins.

 

© Claire M. 2016