Les démons intérieurs.

 

Une chambre. Dans le lit, une jeune femme en train de dormir.

A gauche, un démon rouge arrive.

Rouge : A moi ! Elle est à moi ! Enfin ! (Il se frotte les mains, puis les étend vers la dormeuse.) Allez ! Prenons possession du monde ! Tous les moyens seront bons ! Rêve ! Rêve de moi, ton démon préféré ! Et du m…

L’arrivée d’un démon blanc, à droite, l’interrompt.

Blanc : Halte-là, Kakos !

Kakos : Qu’est-ce que tu fous là, toi ? Laisse-moi travailler !

Blanc : Hors de question ! Tu vas encore faire le mal !

Kakos : Je ne suis pas Kakos pour rien…

Blanc : Et moi, je ne suis pas Kalos pour rien non plus ! Tu vas ficher le camp d’ici, et plus vite que ça !

Kakos : L’intimidation ne fonctionne pas avec moi !

Kalos : Très bien, alors, causons.

Kakos, désarçonné : Notre Agatha en a pour la nuit…

Kalos : Oh, nous avons le temps… Ce n’est que le début de la nuit.

Kalos s’assoit au bord du lit.

Kakos : J’avais de grandes espérances pour elle…

Kalos : Tu ne sais même pas de quoi tu parles. Des espérances, ce n’est rien de tangible.

Kakos : Connais-tu seulement mes intentions ?

Kalos : Non, mais ton irruption dans l’esprit de notre Agatha m’attire à tous les coups. Tu ne feras rien sans moi, Kakos.

Kakos, faisant la grimace : Et merde.

Kalos : Chhh…

Kakos : Ah, je peux bien m’exprimer, quand même, non ?!

Kalos : Pourtant, tu le sais !

Kakos, dépité : C’est vrai. Mais, de même, si tu apparais, moi aussi !

Tous deux se regardent, soupirent.

Kalos : Je n’ai jamais compris ton utilité. Moi je suis toujours positif, mais toi ? A quoi cela sert, d’être négatif ?

Kakos, se grattant le nez : A relativiser. Tout n’est ni blanc, ni noir. J’apporte la nuance.

Kalos : Mais pour cela, il faut que nous nous mélangions. Que nous unissions nos forces.

Kakos : Je dois reconnaître que je n’aime pas partager…

Kalos : Je suis ton contre-pouvoir. Qu’allais-tu faire, comme bêtise ?

Kakos : Je ne signifie pas forcément bêtise. Je voudrais que notre Agatha s’élève contre le pouvoir dans ce fichu pays !

Kalos : Tu te trompes de cible, Kakos.

Kakos : Pas du tout. Agatha est la belle-sœur du tyran, et elle a ses propres idées. Je veux les faire entendre !

Kalos : Tu ne te rends pas compte. Elle est une femme.

Kakos : Là, c’est toi qui es négatif. Parce que c’est une femme, tu voudrais qu’elle n’intervienne pas ?

Kalos : Tu sais, les femmes, dans ce pays…

Kakos : Mais bon sang, Kalos ! Toutes les forces, d’où qu’elles viennent, sont bonnes à prendre ! Et je suis une force agissante !

Tous deux se mesurent du regard.

Kalos : Tu veux qu’elle tue son beau-frère.

Kakos : C’est un tyran. Elle est une femme. Il ne s’y attendra pas.

Kalos : Je refuse de laisser notre protégée tuer !

Kakos : Quoi, cela te pose un problème de déontologie ?

Kalos : Oui.

Kakos : De toute façon, c’est Agatha qui tranchera. Préfères-tu que le peuple se soulève, et qu’il y ait des morts pour rien ? Ou cela te pose un problème aussi ?

Kalos prend un air contrit, soupire.

Kakos, s’emballant : Je veux qu’Agatha dise au monde entier que son pays est libre ! Qu’elle prenne le pouvoir ! Je fais confiance aux femmes, moi !

Plus ça va, plus Kakos fait de grands gestes.

Kalos, soupirant : De grandes espérances, oui. Et si ça ne marche pas, et que son beau-frère la fiche en prison ?

Kakos : Qui ne tente rien n’a rien.

Kalos : Oui, on ne peut pas dire le contraire, tu es une force agissante. Assieds-toi, Kakos. Tu es en train de t’énerver, elle va faire des cauchemars. Le bien d’Agatha n’est pas en prison.

Kakos : Tu as peur d’agir. Tu as peur de moi ! Et tu dis toi-même que nous devons collaborer !

Kalos : Ce que tu me dis m’embête vraiment.

Kakos : Trouve une solution, toi qui es si sage, si malin !

Kalos réfléchit un petit moment, regardant Agatha qui dort.

Kalos : Elle a l’air si doux, ainsi….

Kakos : Oui, et elle est belle. Mais c’est une femme de tête. Son mari en sait quelque chose…

Kalos : Agatha, une femme de tête ? Ma foi, ce n’est pas faux… Mais tu oublies une chose, Kakos.

Kakos : Quoi donc ?

Kalos : Nous coexistons en elle. Nous sommes tous deux de force égale. Nous ne savons pas qui elle écoutera, de nous deux.

Kakos : Ah. C’est juste.

Kalos : Regarde comme elle dort bien…. Serait-elle aussi tranquille, si elle devait mener des hommes contre son tyran de beau-frère ?

Kakos : Hum… Probablement pas. Mais je pensais à un empoisonnement… C’est l’arme des femmes, et ni vu ni connu, je t’embrouille !

Kalos : Mais je ne la vois pas tuer. Que faisais-tu, quand je t’ai trouvé ici ?

Kakos, visiblement gêné : Eh bien, je…

Kalos : Je t’ai entendu, Kakos. Tu veux prendre possession du monde. Et là, je t’arrête tout de suite !

Kakos, avec un gros soupir : Et re-merde.

Kalos : Agatha pourrait peut-être être une meneuse d’hommes. Mais son mari, comment le prendrait-il ? Il est le frère du tyran ! Tu choisirais, toi, entre ton frère et ta femme ?

Kakos : Voyons Kalos, nous ne sommes que des démons…

Kalos : Justement ! Je suis le principe du bien.

Kakos : Agatha peut au moins débarrasser la Terre d’un tyran supplémentaire. Je sais que j’ai raison. Ne laisse pas la situation de ce peuple s’enliser.

Kalos : C’est pour cela que tu pensais au poison ?

Kakos : Oui. Oui, je suis le principe du mal. Mais il faut quelquefois savoir agir radicalement.

Kalos : Mais cela ne me plaît guère. Et puis, une si belle femme, une tueuse ?

Kakos : Chacun a sa part d’ombre. Elle la mettra au profit du peuple de son beau-frère.

Kalos : Alors tu veux lui faire tuer quelqu’un de sa propre famille ? Tu es sûr de toi ? Tu as le poison ?

Kakos : Je peux même le faire apparaître ici.

Kalos : Mieux vaut qu’elle se le procure. Si tu es là… elle doit savoir où le trouver.

Kakos : Et la discrétion, tu en fais quoi ? C’est le meilleur moyen de se faire prendre ! Pense aux conséquences quoi, Kalos ! Non,  je l’ai ici.

Kalos : Et où l’as-tu pris ?

Kakos : Chez l’apothicaire. Tout est une question de dosage… Regarde ce verre, sur la table de nuit.

Kakos sort un petit tube de sa tunique. Kalos le regarde verser le poison dans le verre d’eau, et soupire très fort.

Kalos, criant : Je ne veux pas de morts, moi !

Kakos : Chut ! Tais-toi donc !

A ce moment précis, Agatha se réveille en hurlant.

Agatha : Je ne veux pas de morts, moi !

Les deux démons tombent à terre et, dans un geste incontrôlé, Agatha fait tout tomber, y compris le verre contenant le poison.

Kakos : Et re-re-merde !

Kalos, marmonnant dans sa barbe : Ce n’est pas plus mal. (Plus fort) A la revoyure, Kakos !

Agatha : Oh bon Dieu, quel rêve ! Je crois que je vais m’exiler, j’en parlerai à mon mari quand il reviendra…

Kakos, dans un cri étouffé : Merde !

 

RIDEAU

© Claire M., 2016