Rêve d’Italie.

 

-          Je veux revenir ! cria la petite fille. Je veux revenir à Rome !

-          Mais Grazia, mamy est morte ! Nous ne connaissons plus le reste de la famille ! Nous reviendrons si nous pouvons, quand tu seras plus grande. Quand nous aurons assez d’argent pour aller à l’hôtel. Mamy n’est plus là !

Grazia éclata en sanglots.

-          Je veux revenir à Rome !

-          Ce ne sera jamais plus la même chose. Tu es trop petite pour comprendre.

-          L’Italie me plaît plus que la France !

-          Oh, mon petit amour.

Grazia se blottit dans les bras de son père. Il la caressait, parlait doucement, mais en lui aussi quelque chose était cassé. La grand-mère une fois morte, que faire, où aller ? Mais oui, il voudrait revenir à Rome, comme Grazia. Il venait à peine d’enterrer sa mère, et pour lui, petit frère, c’était encore plus difficile que pour son frère ou sa sœur. Même si à présent, ils se retrouvaient orphelins. A presque quarante ans, cela pouvait être dans l’ordre des choses. Il se sentait très triste. La maison serait vendue, son frère aîné à Milan, sa sœur toujours partout dans le monde, sans jamais rester au  même endroit. Gianni serra sa fille dans ses bras. Lui aussi avait envie de pleurer.

-          Gianni, que fais-tu ? demanda sa femme quand elle le trouva ainsi, si triste, avec leur fille.

-          Grazia ne veut pas abandonner l’enfance.

-          C’est normal, à son âge. Elle n’a que huit ans. Son frère comprend mieux. Et puis  elle adorait sa grand-mère.

-          C’est vrai. Tu entends, Grazia ?

-          Bien  sûr que j’entends. Mais je veux revenir à Rome.

-          Nous y sommes. Pour le moment, dit sa mère. Après nous devrons partir.

-          Je ne veux pas !

-          Je sais quoi faire.

-          Alors dis-le moi, réagit Gianni.

-          Allons à la fontaine de Trevi. Et n’oublie pas ton porte-monnaie.

Gianni  comprit.

-          Nous allons faire une promenade, dit-il à sa fille. Ce sera une bonne chose pour  nous tous. Aussi pour ton frère.

Et la famille quitta la maison. La fontaine de Trevi n’était pas très loin, ils marchèrent pendant une vingtaine de minutes, et arrivèrent alors que les lumières s’allumaient. La nuit était tombée. Un son de guitare, très doux, les accueillit. La petite Grazia eut un beau sourire. Son frère lâcha un  « putain ! » et puis il ne dit plus rien. On n’entendait plus que la guitare. Gianni et sa femme se tenaient par la main.  Elle lui dit quelque chose à l’oreille, et Gianni sourit, fit le geste d’attendre. Ils s’assirent tous les quatre. Ils écoutaient, ressentaient la fraîcheur de la nuit. La fontaine était toute illuminée. Les sculptures se révélaient grâce aux lumières. L’eau paraissait bleue, le fond, d’une couleur étrange. Mais Grazia n’y fit pas attention. Elle avait cessé de pleurer, mais elle ne savait qu’une chose : elle voulait revenir voir les merveilles de Rome, de l’Italie. Elle avait une mère française, ils habitaient loin, mais rien n’était impossible, pour une petite fille. Elle s’appelait Grazia, un prénom italien. A l’école, en France, ses camarades se moquaient d’elle, alors que « Grazia » était un très beau prénom, et puis la petite se vexait quand on ne roulait pas le « r ». Elle ne comprenait pas qu’on puisse être méchant. Alors elle se disait que peut-être, en partant en Italie… Revenant et revenant encore… Quand le son de la guitare se tut, sa mère se pencha vers Grazia.

-          Connais-tu la légende de cette fontaine ?

-          C’est vrai ? Il y a une légende ?

La petite fille aimait les contes, histoires, légendes… Elle aimait les entendre racontés par sa maman, qui savait bien attirer l’attention de son auditoire.

-          Oui, il y a une légende.

-          Ces créatures ? Toutes ces statues ? Elles ont une histoire ?

-          Non. Essaye de voir le fond de la fontaine.

Grazia le fit, sans y parvenir.

-          Mais qu’y a-t-il, au fond de la fontaine ?

-          Des pièces de monnaie. C’est la monnaie de tous ceux qui sont venus ici, et qui veulent revenir à Rome un jour.

-          Alors il suffit de jeter une pièce de monnaie ici pour revenir ?

Les yeux de Grazia étincelaient. Sa mère le vit, c’était le but recherché.

-          Lève-toi, ma petite chatte. Moi aussi je veux revenir à Rome. Et aussi ton père, sûrement.

-          Les Italiens finissent toujours par rentrer chez eux. Mais vous êtes françaises. Et toi, Luca ?

L’adolescent éclata de rire.

-          Mais quelle connerie, papa ! Si je dois revenir un jour, ici, je le ferai. Quand j’aurai une copine, je l’emmènerai ici. J’en suis sûr. Allez-y sans moi.

-          Donne-nous deux pièces d’un euro, s’il te plaît, bel Italien, murmura Béatrice à son mari.

Gianni sourit, trouva la monnaie demandée.

-          Deux euros dans la fontaine ! Il y a une fortune ici ! C’est indécent ! se rebella Luca.

-          Calme-toi, fiston. Seules ta mère et Grazia iront. Nous, nous sommes bien, ici. Ecoute encore.

Luca haussa les épaules. Les filles avaient pris les pièces, et descendaient vers la fontaine.

-          Tu vois, expliqua Béatrice à sa fille quand elles furent juste devant, tu dois prendre la pièce dans ta main droite, tourner le dos à la fontaine, et jeter la pièce derrière toi en faisant le vœu de retourner à Rome.

-          Par-dessus le dos ?

-          Oui. Regarde comment je fais.

La pièce partit dans l’eau.

-          Ah ! J’ai compris !

-          A toi.

Grazia jeta la pièce, puis s’assit sur le bord de la fontaine.

-          Tu es aussi belle que cette ville.

-          Grazia, pour les vacances je t’emmène avec moi, annonça Béatrice, lors d’une journée pluvieuse de printemps. L’année dernière, tu voulais retourner à Rome. Je t’y emmène maintenant. Juste toutes les deux.

-          Mais que ferons-nous, cet été ?

-          Justement, je ne sais pas. Mais pour quelques jours nous pouvons le faire.

-          Et papa et Luca ?

-          Te souviens-tu de la fontaine de Trevi ?

-          C’est vrai.  Ils n’ont pas voulu jeter des pièces.

-          Tant pis pour eux. Allons-y,  nous.

Béatrice aussi aimait l’Italie. Ce n’était pas par hasard qu’elle avait épousé un Italien. Elle savait très bien que lui, s’il le voulait, pourrait retourner là-bas un jour ou l’autre. Il travaillait en France, et aussi la famille plus proche, mais Béatrice rêvait. Elle ne pouvait laisser tomber un si beau pays. Et sa fille était comme elle. Béatrice avait accepté un nom italien pour elle. Et Grazia se construisait presque comme une Italienne. Béatrice, une vraie rousse, avait les yeux clairs, alors que Grazia avait les cheveux, les yeux noirs, les lèvres presque rouges. Blanche-neige. Elles partirent donc toutes les deux, une semaine à Rome. A la fin des vacances, Grazia demanda à retourner à la fontaine de Trevi. Celle-ci n’était pas exactement la même, de jour. L’ambiance était différente, la fontaine, toujours majestueuse.

-          Je veux revenir, maman !

En riant, Béatrice donna une pièce à Grazia.

-          Toi aussi, maman. Toute seule ici, je n’y arriverai pas.

Et c’était dit très sérieusement. Béatrice comprit que l’année suivante, elle devrait encore trouver un moment pour emmener Grazia à Rome. Elle comprenait aussi que, peut-être, elle avait fait une erreur avec sa fille. Son cœur se serra. D’abord elle ne dit rien.

-          Maman ? S’il te plaît, maman !

Elle ne sut pas dire non. Elles jetèrent toutes les deux une pièce dans la fontaine, tournant le dos. Pour elle, Béatrice avait pris cinquante centimes, pensant que peut-être, en un an, elle trouverait la force de dire que pas toutes les légendes n’étaient vraies. Cela dit, la ville était si belle, le pays… Bref, elle jugea le moment mal choisi.

 

-          Grazia, pour les vacances je t’emmène une semaine avec moi à Rome.

-          Comme l’année dernière ! Super !

Grazia applaudit, fit un tour sur elle-même. La fillette de dix ans croyait encore aux légendes

-          Tu sais, Grazia…

-          Quoi, maman ?

-          Humm… Non, rien.

Grazia l’embrassa. Les billets étaient pris, on ne pouvait plus faire marche arrière. La mère et la fille partirent donc. Et à la fin du voyage, Grazia voulut retourner à la fontaine de Trevi.

-          Nous avons autre chose à faire, dit alors Béatrice.

-          Ah non, c’est très important !

-          Tu sais, tu aimes l’Italie, et quand on aime quelque chose à ce point, tu finis toujours par trouver le moment de revenir. L’année prochaine ou plus tard.

-          Non non, je veux revenir l’année prochaine !

Béatrice soupira.

-          Tu es grande, Grazia.

-          Je ne suis pas encore au collège !

Béatrice retenta sa chance l’année suivante, refusant de revoir cette fontaine de Trevi de malheur.  Elle avait des problèmes de santé, mais Grazia ne comprenait toujours pas. Même à onze ans, étant au collège. Et cela dura jusqu’au baccalauréat. Béatrice était fatiguée, elle avait dû vaincre un cancer du sein. Cela, Grazia l’avait compris, et son père, les deux dernières années, l’avait emmenée lui-même à Rome. A lui, cela lui donnait l’occasion de revoir son pays. Il voulait y retourner depuis longtemps. Luca aussi avait compris l’importance des racines de la famille. Ils habitaient, certes, en France, mais ils se sentaient italiens. Sauf Béatrice, qui rêvait de ce pays.  Elle avait perdu ses magnifiques cheveux roux, et portait une perruque. Grazia était devenue une très belle fille, avec de jolies courbes, et un  regard décidé sur les choses de la vie. Béatrice pouvait rêver sur elle… Elle avait trouvé l’idée, à Lyon, d’une association des Italiens de la ville, et Grazia, mais aussi Luca, en faisaient partie.

Grazia eut son baccalauréat, et le petit ami, au même moment : un nouvel arrivant d’Italie, un peu perdu en France. Grazia s’occupait de lui, et les deux jeunes gens tombèrent amoureux l’un de l’autre.

-          Grazia… Veux-tu venir à Rome avec moi, cet été ?

Grazia, à cause du baccalauréat, n’avait pas encore pu partir à Rome cette année-là. Elle accepta donc avec grand plaisir. Et à la fin du séjour, elle demanda la chose habituelle : aller à la fontaine de Trevi.

-          Tu as raison, elle est très belle. Allons-y de nuit, elle sera encore plus belle.

-          Comme la première fois que j’y ai fait attention ! s’émerveilla Grazia.

-          Tu connais ?

-          Si je connais ! Je ne quitte jamais Rome sans avoir jeté une pièce dedans ! Et j’y suis toujours retournée, tous les ans !

Le petit ami de Grazia eut un sourire. Il dit qu’ils y allaient. Devant la fontaine, Grazia prit une pièce de deux euros.

-          Mais tu es folle ! C’est beaucoup trop pour une légende !

-          Et alors ?

Grazia se retourna. Mais son petit ami saisit la pièce. Elle cria. Il lui rendit l’argent.

-          Ce n’est pas grâce à ça que tu es retournée à Rome. Ton père est italien. Nous nous connaissons depuis peu de temps, mais tu m’as parlé de ta grand-mère dès le début. Tu reviendras toujours en Italie. Essaye. Ne jette pas cette pièce. Je vais te montrer une autre légende.

Et il releva son pantalon, enjamba le rebord de la fontaine.

-          As-tu vu La Dolce vita ?

-          Non, pourquoi ?

-          Avec ta robe noire, c’est très bien. Viens.

Grazia avait l’impression de commettre un sacrilège. Elle enleva tout de même ses chaussures, et suivit le garçon dans la fontaine. Il faisait chaud et l’eau était fraîche. Grazia l’apprécia.

-          Viens !

Il était difficile de marcher sur les pièces. Elle faillit tomber plusieurs fois.

-          Dans La Dolce vita, Marcello Mastroianni admire une belle Suédoise sous la fontaine. C’est un film italien très important. De Fellini. Préfères-tu Rome avec ta famille, ou m’embrasser ici ?

Grazia regarda son petit ami. Elle fondit en larmes. Elle avait tout compris d’un coup. Elle n’avait pas pris garde à la maladie de sa mère. Elle retourna vers le rebord, où elle s’assit. Etonné, le garçon vint la retrouver, la prit dans ses bras. Comme son père dix ans auparavant. Grazia pleura longtemps. Son petit-ami comprit. De retour en France, il alla voir la famille de Grazia, alors qu’il la savait ailleurs.

-          Grazia n’est pas là, dit Gianni.

-          Je sais. C’est à vous que je veux parler. Grazia m’a parlé de la fontaine de Trevi.

-          Ah, cette fontaine… Entre.

Le garçon annonça la bonne nouvelle : Grazia n’y avait pas balancé la pièce habituelle. Ses parents furent soulagés, ils le remercièrent.

-          C’est elle, la pièce. Elle a compris qu’elle reviendrait quand même. Elle trouvera un métier en rapport avec l’Italie, j’en suis sûr. Elle se débrouillera toujours pour trouver quelque chose.

-          Pourvu qu’elle ait un bon métier, c’est tout ce que nous demandons, dit Béatrice. Et  vous êtes un garçon rare.

-          Merci madame. Je ne sais pas si je suis son prince charmant, mais… eh bien, je suis italien moi aussi ! Et mon pays a sa magie… n’est-ce pas madame ?

-          Et avec ses légendes. Il doit y avoir une sorcière sur la fontaine de Trevi… dit Gianni avec un sourire.

Et les deux Italiens se comprirent.

 

Claire M. 2014