l'imagination au pouvoir

20 mai 2019

histoire électrique !

Rappels.

 

 

-          Et merde ! lâcha Etienne en arrivant en haut, apercevant sa moto fracassée en contrebas de la route.

Puis il vit une ombre étendue contre l’engin, mais comme il ne cessait de monter, il ne pouvait pas voir de quoi il s’agissait. En revanche, il distinguait très bien le semi-remorque qui l’avait heurté.

-          Nom de Dieu ! fit le type en bas, qui se penchait comme il pouvait sur l’homme étendu à terre, et le juron sembla emplir le ciel au-dessus d’Etienne.

-          Mais que se passe-t-il ?

Etienne ne comprenait pas très bien la situation. Où était-il ? Que faisait-il ? Puis quelqu’un le tira par la manche, ou tout du moins ce qu’il en restait.

-          Putain, ma meilleure veste en cuir !!

-          Shh… Ici, on ne jure pas, fit une voix, et Etienne se retourna, sursauta.

Et il y avait de quoi : d’un côté, il retrouvait son grand-père, et de l’autre, un être immense, dans un halo de lumière très blanche, qui le tirait de plus en plus vers le haut.

-          Que se passe-t-il ? Et papy ?

-          Mon grand, je suis content de te revoir ! Regarde, même Milou est là ! On va retrouver nos parties de poker, comme au bon vieux temps !

-          Mais lâchez-moi !

-          C’est impossible, fit l’être. Vous venez de faire le dernier geste de votre vie.

En effet, en bas, très, très loin à présent, le conducteur du semi-remorque venait de fermer les yeux d’Etienne, qui avait eu un dernier soubresaut. Un fil sembla claquer, puis projeta ce qui avait été Etienne Lebeau encore plus haut. Le nouveau juron du conducteur retentit de nouveau.

-          Allons-nous-en ! fit l’être.

Etienne tremblait, comprenant tout à coup.

-          Ça ne fait rien, reprit son grand-père, tandis que son fox-terrier jappait allègrement autour d’eux. Regarde, Milou te reconnaît…

-          Je peux… hasarda Etienne en faisant un geste vers le chien.

-          Vous pouvez.

L’ascension avait cessé, et il retrouva, avec force effusions, son grand-père et son chien. A présent, ils foulaient les nuages.

-          Que faisiez-vous, déjà, sur Terre ? demanda l’être une fois les embrassades terminées.

-          J’étais musicien. Je donnais des cours de guitare et de chant, d’ailleurs je chantais dans un petit groupe.

-          Oh ! Alors vous allez pouvoir tester le chœur céleste.

Etienne regarda son grand-père, qui lui fit un clin d’œil malicieux, et il tiqua.

-          Si je comprends bien, je suis passé de l’autre côté, dit-il. Mais vous savez, je suis un mauvais chrétien…

-          Cela n’empêche rien. Vous êtes choqué d’une mort aussi brutale, aussi jeune, et je le conçois. Quel âge avez-vous, maintenant ?

-          Trente-neuf ans. Ma groupie préférée m’a donné un petit garçon, qui a six ans…

-          Oh mon Dieu, fit à part lui le grand-père. Quelle injustice.

-          Tu as vu l’accident aussi, papy ?

-          Non, mais j’ai accouru en t’entendant arriver. Nous étions si proches…

Etienne lui sourit.

-          Je ne m’attendais pas à te revoir aussi vite, lui dit-il. Maman n’a toujours pas accepté mes cheveux longs, et encore moins le « Hugo forever » sur mon bras…

-          Tu devrais enlever ton blouson, il est tout déchiré… En quelle saison sommes-nous ?

-          Presqu’en été.

-          Alors tu dois avoir chaud.

Etienne se mettait de plus en plus à sourire. Il quitta ce qui avait été sa veste, puis suivit l’ange qui l’engageait à le suivre, non sans regarder d’un air goguenard son tee-shirt Motörhead. Ils passèrent à travers un nouveau tunnel de lumière, et débouchèrent sur l’infini. Milou y semblait à son aise, et se mit à courir. La petite troupe le suivit, à la vitesse de la lumière.

Peu après, Etienne se vit accepté là, et se retrouva enfin au milieu d’anges en train de chanter des louanges à Dieu. Il tiqua de nouveau.

-          Je peux chanter ce que je veux ?

-          Je vous en prie.

Les anges regardaient curieusement ses tatouages, sa boucle d’oreille, ce qui les fit chanter légèrement faux. Etienne se remit à sourire.

-          One, two ! lança-t-il, et c’était parti. I’m the Beast !

Et il se mit à chanter The number of the beast d’Iron maiden. Il chantait tout à fait juste, mais le chœur angélique finit par s’arrêter d’un coup. Etienne y était tellement, heureux de chanter, qu’il enchaîna sans s’en apercevoir sur Black number one de Type o’ negative… une chanson vampirique. Son ange écoutait, sensible à sa voix, mais ne pouvait s’empêcher de se boucher les oreilles.

-          Qu’est-ce que c’est que ces paroles !! finit-il par s’exclamer.

-          C’est de la très bonne musique, fit Etienne d’un air pincé. Bon, c’est vrai, ce serait plus adapté dans un château en Transylvanie, mais désolé, c’est ce qui est sorti.

-          Chante-leur plutôt des chansons des Beatles, si tu tiens à l’anglais. Ou plutôt… tu te souviens d’Imagine ?

-          Oui, bien sûr papy.

Sa version fut même carrément applaudie. Mais le naturel revint au galop, et Etienne continua sur Paranoid de Black sabbath… Avant la fin, on le poussa vers la sortie.

-          Habuhiah, ne le laisse pas ici ! intima-t-on à l’ange qui avait amené Etienne.

Pendant ce temps, le grand-père s’était approché, et lui donna une grande claque affectueuse dans le dos. Quant à Habuhiah, elle eut un gros soupir.

-          C’est l’Ombre qui vous inspire, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à son protégé.

-          Le metal, ce n’est pas seulement ça. Il y a de très belles chansons. Connaissez-vous Led zeppelin, Scorpions… les magnifiques guitares chez Metallica… Nous avons d’excellents guitaristes.

Habuhiah soupira de nouveau.

-          Je ne sais pas ce que je peux faire de vous. Nous sommes au Ciel… Attendez…

Compatissant, un ange encore plus grand qu’elle s’approcha, l’appelant.

-          Rochel ! fit Habuhiah, soulagée.

-          Ton ami chante très bien, malgré les paroles.

Etienne le regarda, esquissant un sourire.

-          De toute façon, quand on ne sait pas, on demande à Gabriel… ajouta Rochel.

-          Merci. Pardon, car ces chansons m’ont mis l’auréole en vrac. Ici, elles ont une autre sonorité…

-          Ce n’est rien. Vas-y. Et prends garde à l’Ombre… Ce vieux monsieur est avec toi aussi ?

-          Non, j’ai accouru à l’arrivée de mon petit-fils.

-          Ah ! Oui, il  y a un air de famille…

Rochel et Habuhiah échangèrent un sourire, puis Rochel retourna vaquer à ses occupations, tandis que notre petit groupe se dirigeait vers la demeure de Gabriel, toujours à la vitesse de la lumière.

-          Monsieur, je suis désolée, dit Habuhiah une fois à l’entrée, au grand-père d’Etienne. Je dois vous laisser ici, car ce qui sera décidé par mon archange ne vous concerne pas.

-          Ah… bon. Mais je pourrai retrouver mon petit-fils ?

-          Oui, tant que vous voudrez.

Le grand-père se mit à sourire, et prit donc congé. Etienne le regarda partir de son côté, lui fit un signe de la main, et son grand-père le remercia en faisant les cornes du diable,  joignant trois doigts, index et auriculaire levés. Cela fit rire Etienne, qui suivit Habuhiah chez Gabriel. Une fois face à l’archange, encore plus grand et lumineux que les anges, il se sentit impressionné, tout petit. Il balbutia, lors des présentations, courbant l’échine :

-          Votre Grandeur…

Cela fit rire son interlocuteur. Gabriel irradiait lumière et bonté. Habuhiah lui exposa la situation, ce qu’Etienne avait chanté.

-          Il y a une solution, mais elle ne va pas te plaire, Habuhiah. Tu dis que notre jeune ami s’est fait virer, c’est cela ?

-          Michael était même remonté…

-          De toute façon, vous n’avez pas le droit de vous fâcher. Ici règne la concorde.

-          Et quelle est la solution ?

-          Tu n’as tout simplement pas frappé à la bonne porte. Mais j’aimerais me rendre compte. Comment vous appelez-vous, jeune homme ?

-          Etienne Lebeau, alias the Beast.

-          Je vois. Etienne, tu vas venir avec moi. De toute façon Habuhiah, ta mission est terminée. Je vais faire le nécessaire pour ton protégé. Ou as-tu d’autres questions ?

-          Non, je te remercie, Gabriel.

-          Quant à toi Etienne, tu vas rester avec moi.

Et il se retrouva dans une grande cabine, au-dessus de laquelle étaient gravés des hiéroglyphes, et un dessin de la pesée des âmes. Gabriel lui dit de chanter, ce qui lui venait à  l’esprit, et il obéit, encore impressionné. Du coup, il s’en tint à du Scorpions, chantant Rock you like a hurricane. Gabriel eut un pouce appréciateur.

-          C’est sur le pouvoir du… commença Etienne, mais à ce moment-là, un petit nuage noir vint l’effleurer, et il sursauta.

-          Du rock ! lança une voix, alors que le nuage noir prenait une forme vaguement humaine, noire, aux ailes de chauve-souris. Yea-eah !

-          Lucifer, je n’en attendais pas moins de toi… fit Gabriel avec un  sourire.

-          Excellent choix, apprécia Lucifer. Monsieur a bon goût…

-          Oui, mais pas pour le chœur céleste !

-          J’aurais dû me douter que Type o’negative, ça n’allait pas le faire… Pour une fois qu’on me demande de chanter ! Ma mère me faisait plutôt taire…

A ces mots, Lucifer éclata de rire.

-          Et tu as de belles qualités de chanteur.

-          J’avais même un groupe, Bitten twice, avec trois copains… On m’appelait « the Beast ». Mais je suis un chanteur de metal, et les gens sont tellement cons, qu’ils s’imaginent que j’égorge des poulets au clair de lune…

Dit ainsi, même Gabriel éclata de rire.

-          Je peux sortir de ce trou ? reprit Etienne.

-          Je t’en prie, fit Gabriel. C’était pour voir qui tu susciterais, en chantant.

-          Je te remercie pour cette nouvelle recrue, lui dit Lucifer. Je sens qu’on va se marrrer !

-          Et mon grand-père ? Tous les autres que j’aime ?

-          Tu pourras les voir, lui promit Lucifer. Viens avec moi, et on va s’éclater ! Et le Rock fut ! Encore merci, Gabriel !

-          De rien Lucifer, le chœur céleste t’en saura gré !

-          Tu peux venir avec moi, euh… The Beast ?

-          Etienne.

-           Ah. A la revoyure, Gabriel !

-          Oui, salut !

Et Etienne suivit Lucifer, toujours à la vitesse de l’éclair, pour se retrouver dans un endroit sombre, où des lumières s’allumèrent à leur arrivée.

-          Peux-tu chanter une des compositions de ton groupe ? Bitten twice, c’est ça ?

-          Oui. J’ai un de nos hits en concert…

-          Je t’en prie. Il y a une scène au bout du couloir. Moi, je vais prendre place.

-          Une scène ? s’étonna Etienne.

-          Je suis le dieu du Rock, et la plus belle expérience, en la matière, se passe sur scène. Il y a une guitare, tout ce qu’il faut une fois que tu y seras. Donne-moi le titre de ta chanson, et je file aussitôt la partition aux musiciens.

-          Oh ! Eh bien, c’est Mountain’s song.

Une fois sur scène, Etienne empoigna le micro.

-          I’m the Beast, de Bitten twice !

Sa chanson était plus lourde que réellement hard, mais elle plus beaucoup au public, où Etienne reconnut Bon Scott d’AC/DC, Freddie Mercury, Steve Lee de Gotthard, un groupe qu’il appréciait énormément, et tant d’autres encore. On lui criait « encore, encore !! » en anglais, alors il s’exécuta sourire aux lèvres. Comme il reconnaissait Kurt Cobain, il se mit à chanter Smells like teen spirit, avec son « here we are now, entertain us », et dans la salle, cela devint un gigantesque pogo.

-          La vache ! lança-t-il en douce, alors qu’on l’incitait à chanter encore, et que quelqu’un sautait sur scène.

Etienne se retourna, et reconnut « Lemmy » Kilmister de Motörhead, qui lâcha, en anglais :

-          Il est des nôtres !

S’il avait été encore vivant, Etienne se serait évanoui de bonheur : son idole ! Et en plus Lemmy lui disait :

-          J’aime beaucoup ta voix, mec. Et tu es très à l’aise vocalement…

-          Merci, fit Etienne, se liquéfiant sur place.

-          On va te remettre d’aplomb, reprit Lemmy avec un sourire. Après tout, nous sommes les dieux du Metal…

Et il se retourna vers le batteur.

-          N’est-ce pas, John ?

C’est à ce moment-là, qu’Etienne eut une illumination, reconnaissant un autre dieu du Metal : John Bonham de Led zeppelin... Il se raccrocha à une cymbale, tant il était ému. John se leva.

-          Pas comme ça, dit-il. Mon ami, tu es nouveau, n’est-ce pas ?

Etienne en bafouilla.

-          Ja, ich bin... euh !

Et tous éclatèrent de rire.

-          Tu es d’origine allemande ?

-          J’ai de la famille en Suisse…

-          Steve ! appela alors Lemmy. Toi qui étais suisse, viens piloter notre petit nouveau !

Steve Lee arriva, grand sourire aux lèvres.

-          Bienvenue dans notre paradis de metalleux. Tu es suisse ?

-          Je suis du côté français de la frontière.

-          Ah !

Steve passa aussitôt au français, et l’emmena faire un tour, sortant ainsi de la salle. Mais tout était sombre, et Etienne s’en étonna.

-          Nous ne sommes pas loin de l’Enfer, donc de la Terre, lui expliqua Steve. Lucifer aime bien organiser des concerts ici en bas. Nous pouvons y faire autant de bruit que nous voulons !

-          Cool ! Je serais presque content d’être mort !

Cela fit rire Steve.

-          Malheureusement, on peut mourir très jeune, dans notre milieu… Lemmy a été intronisé dieu du Metal, et John Bonham est celui du tonnerre. Quand on fait un concert avec eux, je te dis que ça !

-          Hum… je serais curieux de voir ça ! Mais où puis-je voir mes proches, ici ? J’y tiens.

-          Ne t’inquiète pas, c’est prévu. Tu auras une petite maison, comme celles que tu vois là-bas. Tu pourras faire ce que tu voudras. On t’y expliquera tout… Suis-moi.

Peu après, Etienne prenait possession d’une petite maison. Steve l’aida dans la mesure du possible, tous deux sympathisant vraiment. Etienne sut vite quoi faire, et commença par demander où se faisaient les concerts dont Steve lui avait parlé.

-          Nous en faisons toujours pour les petits nouveaux, surtout s’ils jouent eux-mêmes de la musique comme nous l’aimons. Je n’ai qu’un mot à dire, lui dit-on.

-          Dites-le !

 

Quelques temps plus tard, à la mesure de l’éternité, on entendit le dieu du tonnerre, au-dessus du petit cimetière de Chamonix où allait être enterré Etienne, faire un grand roulement de batterie dans la nuit, et Lucifer déclencha l’éclair.

-          Let’s rock !

De son nuage, Etienne mit littéralement le feu au Ciel, alors très bas. Autour de lui, les musiciens se déchaînaient, et son grand-père en était. Rigolard, quand son petit-fils descendit de « scène », il lui dit :

-          Ecoute le gardien du cimetière…

Et, sur Terre, ce dernier courait sous l’orage en pestant : «  Eh bien, ce soir le Diable marie sa fille et bat sa femme… »

 

© Claire M. 2019

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15 mai 2019

Vassilis Alexakis

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Fils du comédien grec Yannis Alexakis, Vassilis est venu en France à 17 ans, à Lille, pour suivre les cours de journalisme à l’ESJ (Ecole Supérieure de Journalisme). Trois ans plus tard, muni de son diplôme, il a dû revenir en Grèce pour faire son service militaire. Après cela, il est revenu en France, à Paris, en 1968. Depuis lors, il se partage entre ces deux pays.

Il a exercé divers métiers, outre le journalisme : romancier, dessinateur, aussi cinéaste. Il a collaboré aux journaux Le Monde, La Croix, La Quinzaine littéraire. On a aussi pu l’entendre sur France culture.

Dans ses romans, on le sent partagé entre ses deux cultures, deux langues. Il a commencé par écrire en français, pour plus tard écrire en grec, qu’il a lui-même traduit en français (Talgo). Il a obtenu de nombreux prix pour son œuvre, le Médicis pour La langue maternelle (1995) ou encore le Grand prix du roman de l’Académie française en 2007 avec Ap. J-C, par exemple. La plupart de ses œuvres sont disponibles principalement au Seuil ou chez Stock.

Je partage au moins deux choses avec Vassilis Alexakis : notre date de naissance, le 25 décembre, à trente ans d’écart, et le fait d’être entre deux cultures, et c’est surtout cela qui me rend sensible à son œuvre. Clairement, cela me parle. Ses thèmes sont souvent les miens, même si pour moi, il s’agit de l’Italie. J’apprécie particulièrement ses récits, souvent tendres.

Je vous ai parlé de son dernier roman, paru en 2015 (déjà !), La clarinette. En voici quelques citations qui ont résonné en moi.

-          « Où trouvais-tu la force d’écrire ? Je suppose que tu la puisais dans les mots mêmes. Ils connaissaient forcément tes livres : les mots sont nos premiers lecteurs, n’est-ce pas ? »

-          « « Est-ce que vous avez conservé les brouillons que vous rédigiez à Paris juste pour ne pas oublier le grec ? » « Oui, je les ai gardés, mais je n’ose pas les relire, je crois qu’ils ne présentent aucun intérêt. En même temps, est-ce possible qu’un texte ne présente aucun intérêt ? » »

-          « J’ai affirmé haut et fort qu’il est indispensable d’étudier une langue étrangère pour pouvoir prétendre connaître la sienne. »

A méditer…

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08 mai 2019

sur les origines

Retour aux origines.

 

C’était la première fois que je prenais une décision aussi grave, et je ne m’étais jamais sentie aussi bien… Je regardais les nuages par au-dessus, attendant avec apaisement le retour sur Terre. Sur une terre plus hospitalière que mon pays natal. Je retourne aux origines, et que ma famille française aille se faire voir ! Vraiment, je me sentais bien. J’aurais eu envie de chanter, une canzonetta aux accents du pays qui allait être le mien. Et le soleil brillait encore plus fort, au-dessus des nuages. Je chantonne quand même. « Volare, cantare, nel blù dipinto di blù, felice di stare lassù” (voler, chanter, dans le bleu peint de bleu, heureux d’être là-haut). Tous les Français autour de moi me regardent. Ces gens coincés, avec leurs faces de Carême. Non, je ne suis pas une vraie Française.

Personne ne m’attend à l’aéroport, mais peu importe. J’entends des langues qui chantent, des langues du transit. J’aperçois des Asiatiques, ils vont sans doute se repaître d’antiquités, de musées. Roma eterna ! Je me précipite dehors, dès que je le peux, traînant une lourde valise avec un vanity. J’ai aussi un sac à dos plein à ras bords, et mon grand sac à main. Je sens mon chignon se défaire, dans la presse de l’aéroport. Le vent s’engouffre dans mes cheveux. Libertà !

-          Hourra ! m’exclamé-je.

Et, tant bien que mal, j’avance vers le terminal des autocars en direction de la ville de Rome. Encore toutes ces langues que j’entends, exotiques, et le chauffeur me regarde avec un sourire. Je me sens radieuse. Ici non plus, plus de nuages, rien que le soleil. Et des gens bien intentionnés.

-          Signorina ! Voulez-vous que je vous aide ?

Ma valise est si lourde, j’accepte volontiers, l’homme a un beau sourire, premier contact avec la langue italienne. Ma nouvelle vie commence sous les meilleurs auspices.

J’ai trouvé un appartement entre la stazione Termini et le forum romain. L’endroit est agréable, j’y serai bien. Un trois pièces bien situé, bravo Anna, tu t’es débrouillée comme un chef. Un de mes cousins, Gino, m’a aidée à le trouver, en fait, mais j’ai besoin de pouvoir me dire qu’à trente ans, je suis capable de faire aussi bien ailleurs qu’en France. D’autant que si j’ai fait appel à Gino, c’est parce qu’une caution m’était nécessaire. Lui, avec son fils, m’a ensuite aidée à m’installer. Tout ce déménagement à faire… Mes meubles sont arrivés le surlendemain de mon arrivée, et en avant.

-          A l’Italie ! avais-je dit en levant mon verre, le premier soir chez mes cousins.

-          Oh, tu sais… m’a dit un Gino désabusé. La crise est passée par là. Je ne sais pas si tu trouveras du travail… C’est une folie, que tu as faite.

-          Tu ne connais pas ma famille française, Gino. Je ne veux plus les voir. A la mort de ma mère, ils ont été odieux.

-          Pourquoi, parce que ta mère a fauté avec un Italien ?

-          Entre autres. Mais toi, tu as du travail.

-          C’est vrai. Et aux Ferrovie dello Stato, je suis tranquille. On aura toujours besoin de conducteurs de train.

-          Et tu sais où est mon père ?

-          Toujours entre deux avions. Je ne sais même pas s’il est en Italie en ce moment. Comme oncle, il est très gentil… enfin, pour le peu que je l’ai vu.

J’ai soupiré.

-          Un homme insaisissable, comme d’habitude. Mais ça ne fait rien. De toute façon, je n’attends rien de lui.

-          Je ne te comprends pas, Anna. Ton père est insaisissable, comme tu dis, tu n’es pas sûre de trouver du travail, et toi, tu viens t’installer en Italie !

-          Pourquoi crois-tu que je suis venue dans la capitale ? S’il y a du travail, c’est là qu’il sera. De plus, j’aime beaucoup Rome, peut-être même plus qu’une autre ville italienne.

-          Tu as une vision de l’Italie bien idyllique…

Mais Gino souriait, en disant cela.

-          Allons Gino, tu aimes ton pays. Et toi aussi Pina, n’est-ce pas ?

-          C’est le plus beau pays du monde,  avait affirmé Pina, la femme de mon cousin.

Ils ont dix ans de plus que moi et, même en parlant de la crise, ils ont le sourire aux lèvres à l’évocation de leur pays. Moi, je me suis toujours sentie entre deux chaises. Mais je vais retrouver ma joie de vivre, en vivant là. Nous sommes en septembre, tout est possible. J’ai trente ans et toute la vie devant moi. Non, je ne doute de rien.

Je me suis inscrite au Pôle emploi local, ou en tout cas ce qui existe en Italie. Les premiers jours ont été difficiles, je le reconnais. On me voit comme étrangère, dès qu’on s’aperçoit que je ne suis pas italienne. Les gens sont trompés par mon physique typiquement méditerranéen, et mon bilinguisme. Certains vont jusqu’à s’imaginer qu’il y a une barrière culturelle. Je viens de Metz , ils ne savent pas où c’est. Quelqu’un l’a même placé en Allemagne, près de cent ans après la restitution à la France de l’Alsace et de la Lorraine ! A force de réfléchir à un emploi, ça m’a donné une idée. Et si j’enseignais la langue et la culture française ? Après tout, j’ai mené des études littéraires. Forte de cette idée, je suis retournée à l’ambassade de France.

-          C’est une bonne idée, m’a-t-on dit, mais il y a un problème d’harmonisation entre les diplômes européens…

J’ai piqué une colère. Je suis quelqu’un de doux, mais ça m’a mise en rogne. Je suis sortie de là énervée comme tout, c’est tout juste si je n’ai pas claqué la porte. Et j’ai placé des petites annonces dans mon quartier. Je continue de bénir l’héritage de maman, d’ailleurs elle avait prévu mon désarroi, à sa mort. Je me dis que Rome ne s’est pas faite en un jour, après tout. Je suis quelqu’un de foncièrement optimiste, une battante, même. Et j’ai commencé à donner des cours de français, en attendant mieux. Puis, je suis devenue « opératrice de saisie » pour de la vente à distance. Ça a duré trois mois et j’ai eu un petit pécule supplémentaire.

Et puis j’ai eu cette idée : écrire un livre pour défendre l’idée d’Europe, sur le fait qu’on peut éprouver la sensation d’être de plusieurs pays à la fois. C’est ce que les cours que je donne m’ont fait sentir. Quand je parle français, je redeviens française. Forcément : je n’ai pas d’accent. Ni en français ni en italien, d’ailleurs. Je roule les « r » comme les vrais, même avec le nez pris. Je ne savais pas vers qui me tourner, mais Pina, qui est secrétaire, a réussi à savoir où je pourrais publier mon livre. Comme mon père, elle aime lire… J’ai donc fait des démarches dans ce sens.

Pour Noël, plus de demi-frères et sœurs qui me houspillent parce que je ne suis pas légitime. Je ne suis pas une Maubert, je porte depuis toujours le nom de mon père, qu’ils n’ont jamais été fichus de prononcer correctement. Je suis Anna Lucentino. LOU-TCHENN-TINO, avec l’accent sur le i.

A Noël donc, j’étais chez mes cousins, devant une grande table. J’ai été fêtée comme une reine. Je m’étais faite belle.

-          Notre cadeau n’est pas un paquet, parce que ce n’était pas possible, m’a expliqué ma cousine Paola. Nous attendons le porteur.

Je n’ai pas compris. Et j’ai attendu, perplexe. A dix heures du soir, enfin, on a sonné. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de belle prestance, cheveux blancs en bataille, le regard vif, et il a fait un grand sourire en me voyant.

-          Anna ! Viens ici, ma petite fille !

Mon cœur a fait un bond, en reconnaissant sa voix. Je me suis jetée dans ses bras, il m’a embrassée.

-          Papa ! Papa !

J’étais si émue, que j’en ai eu les larmes aux yeux.

-          Mon frère m’a dit que tu as fait une folie, en venant ici…

-          Non papa, je vais t’expliquer.

On s’est raconté notre vie toute la soirée, qui s’est prolongée jusque très tard. J’étais dans les bras de mon père, en sécurité. Je savais que je n’avais pas fait une folie, que j’avais fait le choix du cœur.

D’ailleurs, mes cours n’ont duré qu’un temps. J’ai publié mon livre et, peu de temps après, rencontré celui qui est devenu mon mari. Lorenzo m’a laissée faire découvrir la culture française aux Italiens. Je m’y prends par différents biais : livres, interventions diverses, conférences… Cela m’a réconciliée avec la France, mais le plus important est ailleurs : nos trois enfants, de vrais Italiens.

 

© Claire M., 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

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04 mai 2019

petits dieux (et déesse)

Freya

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26 avril 2019

Lisons et relisons...

Il y a plus de dix ans, une collègue m'a dit, un jour qu'on parlait littérature, qu'elle adorait Balzac et qu'elle en avait tout lu... et elle avait 35 ans. Je me souviens avoir trouvé cela triste. Plus rien à découvrir de Balzac, à moins de relire. Et pourtant, l'oeuvre de Balzac est immense. Il pourrait en être de même pour moi, avec Jules Verne. Mais non. J'aime l'idée de le découvrir, encore et toujours, à travers ses oeuvres. Aussi à travers de ce qui s'en dit, essais sur l'auteur, son oeuvre... Etant plus jeune, je relisais beaucoup plus, ma version de l'Odyssée, Voyage au centre de la Terre... Mais plus le temps passe, et plus je trouve de livres à lire. De ce fait, il devient rare que je relise. Sauf peut-être Tintin ? Maintenant, effectivement je me concentre sur son auteur, Hergé, l'exégèse sur son oeuvre...

Mais oui, je prends mon temps pour lire. Je peux me le permettre. Ces derniers mois, je me suis embarquée dans le cycle des Robots d'Isaac Asimov. Au mieux, j'ai dû lire deux volumes à la suite. J'éprouve le besoin de faire durer le plaisir. Comme avec "Jules". Surtout quand j'aime, et pourtant, Dieu sait si je  me demande ce qu'il va se passer à l'épisode suivant ! De l'art de faire durer le suspense... Ou peut-être que je me calme avec l'âge ?

Italo Calvino remarquait que " les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire :"Je suis en train de le relire..." et jamais "Je suis en train de le lire..."" Y viendrai-je, un jour ? Pourtant, il y a toujours une première lecture. Ou est-ce un snobisme visant à faire croire que l'on connaît déjà tout ? Rien ne serait plus faux, en réalité... La réponse est peut-être dans ce livre-là, si je me décide à le lire... J'ai acheté, il n'y a pas très longtemps, la nouvelle édition de poche de Pourquoi lire les classiques, de Calvino donc. Mon problème doit être la bibliomanie, mais comment concilier lecture et écriture ? Ces deux choses prennent du temps, mais ce sont le revers et l'avers de la même médaille... Il est important de lire - puis relire pour, peut-être, voir comment c'est fait, et ainsi prendre une leçon d'écriture. Même si ma bibliothèque croît à une vitesse exponentielle...

 

 

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21 avril 2019

encore la ménagerie...

aquarium

le_nid

oups__

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17 avril 2019

histoire de graphomane...

Opération : écrivain

 

-          Voilà madame, l’opération est réussie !

-          Super. Puis-je essayer tout de suite d’écrire ?

-          Vous avez raison, il faut vérifier que ça fonctionne. Et nous allons tout vous expliquer.

Je fus déplié, vierge encore. Puis on m’injecta, via un long fil qui courait sur tout un bras, jusqu’à la tête, l’encre nécessaire pour que je puisse me mettre en route. Ma propriétaire me considérait avec curiosité. Je ressentis un flux en moi, et voulus me mettre en action, mais malheureusement, ce n’était pas à moi de décider à écrire. Ma propriétaire me regardait, moi, le fil qui me liait à elle. Il était très long, peut-être était-ce pour cela ?

-          C’est vrai que ce type d’opération n’est pas si commun, dit encore un homme en blouse blanche. Les graphomanes ne sont pas monnaie courante…

-          Pourquoi, est-ce donc si rare ? Moi, ça m’étonne toujours…

-          Même les listes de courses ne sont plus écrites à la main.

-          Les gens ne comprennent pas. Ne me comprennent pas, déclara ma propriétaire. Et alors, toutes les connexions sont-elles faites, sous mes cheveux ?

On vérifia mon circuit pour la énième fois.

-          C’est bon. On va vous trouver une feuille de papier.

Je sentais bien que j’allais enfin démarrer. J’éprouvais déjà l’impatience de la jeune femme, signe que la connexion avec son cerveau était au point. Elle se leva, et s’assit à un petit bureau, à côté de la salle d’opération. Nous eûmes le même frémissement. ECRIRE ! Nous nous lançâmes avec ardeur. Ma propriétaire était de plus en plus excitée, et cela transparut dans la page que nous écrivîmes, en cinq minutes à peine. La connexion entre nous était si parfaite, que nous signâmes « Violette Brédier », sans l’ombre d’une hésitation de ma part.

-          Il vous faudra un temps pour vous habituer, malgré tout, reprit l’homme en blouse blanche. Mais d’ici quelques temps, vous irez à la vitesse voulue. Celle de la pensée...

-          Oui, celle de la pensée… répéta Violette, ravie, fascinée par l’expérience que nous commencions à entreprendre.

-          Nous allons vous donner des seringues d’encre, et un kit de nettoyage. Vous avez vu comment mettre de l’encre ?

-          Oui, merci. Au pire, mon compagnon, ou quelqu’un d’autre, fera les intra filaires. En tout cas, ça ne fait pas mal du tout.

-          Il n’y a pas de raison, au contraire. Mais au moindre problème, venez nous voir.

-          Merci professeur.

Et Violette et moi sortîmes, très fiers tous les deux. Elle m’avait replié pour pouvoir utiliser sa main, et put ainsi appuyer sur le bouton de l’ascenseur, ce qui me fit un drôle d’effet. Mais notre collaboration serait fructueuse…

 

-          Tu as fait une folie, Violette. Comment vas-tu te laver, par exemple ? Et si tu te prends le fil dans le moindre truc qui dépasse, la poignée d’une porte ?

-          Ne t’inquiète pas, maman. Le fil est collé sur mon bras, et on m’a tout bien expliqué.

Madame Brédier me regardait bizarrement.

-          Ces histoires d’augmentation du corps me dépassent, avoua-t-elle.

-          Il y en a bien qui ont une antenne sur la tête, fit remarquer un jeune homme. Ma sœur est moins con que ça, elle se fait greffer un stylo pour mettre du beurre dans les épinards !

-          Alors tu vas écrire à la vitesse de la pensée… reprit madame Brédier.

-          Le frisson de l’écriture, maman.

-          Eh bien, j’espère que tu sais ce que tu fais. Mais tu ne m’ôteras pas de l’idée qu’il doit y avoir un risque quelque part. Je ne sais pas quoi, mais je ne suis pas tranquille.

Et madame Brédier regarda l’homme qui partageait sa vie. Celui-ci, d’entrée de jeu, avait aussi fait la grimace en nous voyant, Violette et moi. Il haussa les épaules.

-          Tu ne nous as pas écoutés et tu as voulu faire à ta façon. Ta concession à la modernité ne me plaît pas.

-          Il faut vivre avec son temps, papa.

-          Je revendique d’être un vieux croûton !

Le fils de la maison éclata de rire.

-          En plus, reprit monsieur Brédier, ta couleur blonde est complètement ratée, une fois de plus, et tu es toujours maquillée comme une voiture volée ! Et maintenant, ça ! Il ne manquerait plus qu’un piercing Dieu sait où !

-          Mais j’écris comme vous, rétorqua Violette, piquée au vif. Je lis de vrais livres, même, j’en vends !

-          Ne te fâche pas, mon chéri. Nous avons prévenu Violette, mais elle a fait à sa tête, comme d’habitude. Après tout, elle est une vraie adulte,  vingt-cinq ans !C’est malheureusement l’âge pour ce genre de bêtises…

-          Eh bien, j’espère que son prochain roman lui remboursera les frais de l’opération.

-          Walter m’a aidée aussi, avoua Violette. Je verrai bien ce qu’il dira, lui. Il saura m’aimer, même augmentée. Malgré le visage que je cache, papa.

-          A tout prendre, je préfère ça, plutôt que tu te fasses refaire le visage, reconnut madame Brédier. Même si j’aurais mieux compris…

Violette eut un gros soupir.

-          Puisque c’est ainsi, je crois que je vais rentrer… Walter comprendra, lui.

-          Excuse ton père, c’est un vieux réac’.

Violette tenta de sourire, but maladroitement de l’eau dépolluée dans un verre. Le contact avec le verre me déplaisait plutôt.

-          Tu es sûre, tu ne veux pas rester ? reprit madame Brédier.

-          A quoi bon ? Seul Aymeric a l’air de comprendre, ici.

-          C’est un truc de jeunes, fit péremptoirement monsieur Brédier. Lui, il a un tatouage, comme une bête à l’abattoir…

-          Papa, je t’en prie !! fit le jeune homme.

Violette ne s’attarda pas. Son humeur avait changé, elle ruminait. Je préférai me tenir tranquille, de toute façon j’étais replié.

 

En revanche, Walter m’observa avec curiosité.

-          C’est formidable, cette technologie… Et que vas-tu écrire, maintenant ?

-          Je ne sais pas encore très bien. Mais je voudrais que ce soit un best seller, pour faire les pieds à mon père.

-          Notre époque aussi est formidable. J’aime ta coquetterie d’écrire à la main…

-          J’ai toujours fait ainsi. Avec mes parents, je n’avais pas le choix, et il a fallu attendre une quinzaine d’années pour que ce type d’opération existe. L’écriture à la main m’aide, je ressentais déjà une meilleure connexion avec les vieux Bic.

-          C’est cette antiquité, que tu t’es greffée ?

-          Non, c’est plus moderne.

-          Surtout avec ce fil, fit remarquer Walter.

-          On n’a jamais vu un Bic avec un fil relié au cerveau… Le professeur dit que c’est rare, comme opération.

-          Tu me fascines.

-          Merci, c’est gentil mon chéri.

-          Et y a-t-il des précautions à prendre ? On ne sait jamais…

-          La vraie difficulté, c’est l’encre.

-          Bon, on verra. De toute façon, je trouve ça génial. Depuis le temps que tu en rêvais…

Violette sourit en me regardant, et Walter la serra dans ses bras.

-          Ma petite femme bionique.

Je sentis Violette frémir sous le baiser. Plus tard, allongés, ils firent des choses bizarres. Avant cela, ma propriétaire écrivit avec moi, d’autant plus facilement qu’il s’agissait de son journal intime. Ses sentiments m’inondèrent, et je transcrivis le contenu de sa pensée sur le papier avec beaucoup d’aisance, mais régulièrement, Violette faisait des pauses, ce que je ne m’expliquais pas. Je voulais aller encore plus vite ! Le sentait-elle ? Un organisme humain est assez complexe, et je ne le comprenais pas encore très bien.

Le lendemain, première surprise : la sonnerie du réveil. Ma propriétaire et son compagnon sautèrent, échangèrent un baiser et se levèrent. Walter baillait, et Violette avait du mal à ne pas refermer les yeux. Je crus comprendre que l’opération de la veille l’avait fatiguée. Du reste, elle l’avait consigné dans son journal intime. Il allait falloir faire preuve d’intelligence. Je me retrouvai, plus tard, dans un endroit saturé de livres. Violette en trimballait encore et encore, des cartons entiers, et elle les disposait ensuite sur des rayons. Régulièrement, elle m’utilisait pour noter des chiffres, des titres sur du papier, rien de suivi. Bien que souvent replié, je ressentais le besoin de me mettre en action. Un peu plus tard, ce fut encore pire : des gens arrivaient, choisissaient des livres, et repartaient après avoir touché un écran, ce qui ne nécessitait rien de ma part. Aussi, à la pause de midi, sentant quelque chose de bizarre, Violette m’utilisa vraiment, écrivit deux pages entières de réflexions diverses. Cela nous fit du bien à tous les deux, je le sentais bien. Elle était à  un coin de table, et on nous regardait, fascinés.

-          Alors ça y est, tu l’as fait ? fit une jeune femme au visage fin, coiffée d’un chignon. C’est si rare, les gens qui écrivent ainsi…

-          C’est l’avenir, décréta quelqu’un d’autre.

-          Pardon ?

Violette était très étonnée.

-          Parce que tu connais d’autres graphomanes ? demanda-t-elle.

-          Oui, mes grands-parents, et tous les gens de leur génération, répondit l’homme. Tant qu’ils seront en vie, l’écriture manuscrite ne mourra pas. Et des gens comme toi, Violette. Tu es jeune.

Elle me regarda avec un sourire. Son collègue était plus âgé qu’elle, et il avait des grands-parents qui écrivaient à la main !

-          Avouez que dans cette librairie, nous sommes tous forcément réac’… dit Violette avec un petit sourire et en me caressant, et cela fit rire tout le monde.

-          Sinon, nous ne serions pas libraires, fit remarquer une troisième personne. Du moment que ça ne te gêne pas pour les cartons de livres…

-          Non monsieur Delcourt. J’entends bien finir mon stage, et rester chez vous si c’est possible.

-          Mais tu écris des bouquins, aussi, reprit la dame au chignon.

-          Et alors ? Je sors tôt, ça me laisse du temps pour cela. Je suis ravie de ce stage.

-          Nous aussi, dit monsieur Delcourt. Tu es un bon élément, et tu vas jusqu’au bout des choses. Ça me plaît.

Je sentis Violette rosir.

-          Merci.

 

Et justement, plus tard dans l’après-midi, nous nous assîmes à une table, avec du papier, des classeurs et autres fournitures de bureau. Et nous nous mîmes au travail avec ardeur, Violette et moi, pour la recherche d’idées pour un futur roman. Elle en frémissait déjà de plaisir, même si l’histoire ne s’élaborait pas encore. Mais je sentais les multiples connexions dans ses neurones, à une vitesse vertigineuse. Violette devait classer ses idées, j’éprouvais bien des difficultés à les mettre en ordre, alors je rongeais mon frein. J’avais apprécié d’écrire son journal intime, puis ses réflexions lors du repas de midi. Mais je ne pouvais pas influer sur son cerveau, je devais uniquement y répondre. Cela dura quelques jours ainsi, à sous-exploiter mes capacités. Avec Walter, Violette apprit à me charger en encre elle-même, même si elle préférait que ce soit lui qui le fasse, pour sentir ses mains sur sa peau, ses baisers. L’opération n’était pas aisée, à dire vrai. En plus, Violette surveillait ses seringues à encre, elle savait qu’elle allait en utiliser beaucoup, avec son besoin viscéral d’écrire, de m’utiliser.

 

Plusieurs jours passèrent et, enfin, nous nous lançâmes dans la rédaction de son livre, ou ce fut ce que je crus. Il fallait souvent revenir en arrière, tout à coup je m’emballais, et faisais d’horribles ratures. En plus, cela fatiguait beaucoup Violette, ce que je ne comprenais pas.

-          J’ai mal au bras, disait-elle régulièrement à Walter en fin de journée.

-          C’est peut-être de manipuler des cartons dans ta librairie. Les livres, c’est lourd. Si tout était sur écran, ce serait plus facile…

-          Voilà bien les informaticiens ! Les écrans ! Je vois bien que tu n’as aucun plaisir à manipuler un livre…

Violette était amère.

-          Je ne suis pas d’une famille de réac’ comme toi… Nous sommes plus insérés dans la société.

-          C’est ce que tu crois. Tu devrais lire Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Il l’a écrit il y a quelques quatre-vingt ans, mais dans ma famille, nous y avons été sensibles. Brûler des livres, quelle hérésie !

Walter, cette fois-là, regarda Violette sans comprendre. Moi non plus je ne comprenais pas, d’ailleurs. Mais j’étais replié. Les livres des autres ? Je ne connaitrais que ceux de Violette écrits avec moi.

-          De toute façon, ce qui m’inquiète c’est cette douleur dans le bras droit. Pourquoi pas le gauche ?

-          Parce que tu es droitière, tout simplement. Il y a toujours un bras plus faiblard que l’autre, c’est mon père qui nous l’a dit, quand il nous a appris à ramer mon frère et moi.

-          Ah oui… eh bien, toi dans ta barque, et moi à écrire dans mon petit bureau, conclut Violette.

-          Tu as un très joli sourire. Ne t’inquiète pas. En plus, ton stage se passe bien ?

-          Oui, c’est vrai. Monsieur Delcourt propose de m’embaucher à mi-temps le mois prochain, pour que je touche une vraie paye tout en ayant du temps pour écrire.

-          Ah, oui ! Tu vois bien que tout va pour le mieux… Ma Violette…

Elle devait toujours sourire, malgré son inquiétude. Walter toucha mon fil.

-          Ma petite femme bionique…

 

Mais les jours passaient, et plus Violette m’utilisait, plus elle faisait de pauses, alors que je voulais courir sur le papier. J’intégrais de plus en plus rapidement la structure de son cerveau, de ses idées. Moi, je sentais que nous étions un bon binôme. Son roman se mettait peu à peu en place, et de plus en plus, Violette recourait à l’ordinateur. De ce fait, j’étais replié à ces moments-là. Je subissais cette situation. Où était passée l’envie d’écrire, de m’utiliser ? Heureusement, Violette semblait ne faire cela que pour son roman. Je savais que, tôt ou tard, elle m’emploierait pour écrire longtemps, ce qui arrivait d’ailleurs régulièrement, au moins quand elle tenait son journal intime. Mais souvent, après cela elle fatiguait beaucoup, se plaignait de douleurs au bras, le mien. Alors qu’elle aurait dû être  en forme, elle qui disait tant aimer écrire.

Quelques semaines passèrent, et Violette devint effectivement libraire. A ce titre, elle devait lire davantage, pour mieux conseiller les livres, ou rédiger, sur leur couverture, l’avis de la libraire. Cela se faisait encore à la main, dans sa librairie. Le patron refusait d’avoir recours à l’ordinateur pour cela, et Violette en était ravie. Elle sortait dorénavant un peu plus tard, ce qui la faisait écrire moins. Mais elle l’acceptait. A présent, nous composions son roman en fin de journée. Puis Violette tenait un autre journal, sur l’avancée de ses textes, ses réflexions sur ses passions. C’était encore une période de transition pour elle, le rythme était encore un peu différent et je devais m’y adapter. Mais plus ça allait, et plus elle s’inquiétait de son bras, ce qui ne rassurait pas Walter. Ni ses parents, mais Violette évitait ce sujet, avec eux. Elle n’écrivait presque plus que chez elle, pour ne pas montrer que ses pauses étaient de plus en plus longues. Elle devait faire effort sur elle-même. Enfin, un jour, tout céda…

 

-          Walte-er !

Violette en hurlait. Son bras sautait sur le papier, à une vitesse vertigineuse. Elle ne savait plus former les lettres, tout cela allait trop vite, beaucoup trop vite, et elle ne parvenait plus à maîtriser le geste d’écriture, qui suivait la vitesse de sa pensée. Walter arriva en courant dans le bureau.

-          Violette ! Nom de Dieu ! Arrête-toi !

-          Mon stylo est devenu fou !

Les muscles du bras sautaient, et Violette était très rouge. La chaleur de l’effort faisait couler son épais maquillage, sous lequel on devinait les gros boutons et les cicatrices sur son visage. Walter fut pris de peur.

-          C’est toi ma Violette !?

-          Oui ! Arrête ça ! Fais quelque chose ! Vite ! Mon bras va lâcher !

Walter se rapprocha, saisit le bras droit au vol, dut chercher un peu, et enfin replia le stylo. Alors Violette s’évanouit.

Elle reprit conscience à l’hôpital, là où on lui avait greffé le stylo. Walter lui tenait la main.

-          J’ai… j’ai voulu écrire à… la vitesse de la pensée…

-          Là-à… Calme-toi. Tes parents vont arriver.

-          Mon Dieu !

Violette passa sa main valide sur son visage décoloré, ravagé par les boutons et les cicatrices, et sursauta.

-          Pourquoi m’as-tu  toujours caché cela ? Ce n’est pas d’écrire à la vitesse de la pensée, dont tu avais besoin, dit doucement Walter.

-          Oh, Walter, pardonne-moi…

-          Je t’aime telle que tu es, tu le sais bien. Maintenant, je sais pourquoi tu rechignais à montrer ton vrai visage.

Violette fondit en larmes.

-          Et… le stylo ?

-          On va te l’enlever.

-          Tant mieux. Mes parents doivent être si inquiets… Ma mère avait raison…

-          Ton prochain roman marchera aussi bien que les autres. Et après, écris sur cette expérience. Justement, tu as besoin de repos. Et excuse-moi si je n’ai pas su comprendre tes douleurs au bras.

-          Ce n’est pas de ta faute, je ne le comprenais pas moi-même. Même si j’aurais peut–être dû m’en douter.

-          Ça va aller, maintenant.

-          Merci, mon amour.

 

 

© Claire M. 2019

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13 avril 2019

Quelques petits trucs

Je le reconnais : je ne suis qu'une nouvelliste. Pour l'instant. En effet, j'espère parvenir, un jour, à écrire un roman qui se tienne, même court. Pourtant, même en simple nouvelliste, j'ai trouvé mon petit système pour créer.

Comme beaucoup d'auteurs, j'ai des petits carnets, qui me quittent rarement. Là aussi j'ai mes coquetteries, d'ailleurs. Les petits Moleskine sont épatants, pour moi. Dès qu'une idée, ou même une réflexion, me traverse l'esprit, je la note, ainsi que la date. Et, une fois par mois, je range ces idées par thèmes, sur mon ordinateur. Mais comme je suis accoutumée au papier, ensuite je les imprime, et rassemble le tout dans un grand classeur, plus pratique à consulter. J'ai ces petits carnets depuis 2007, c'est vous donner une idée de la place que cela prend. En effet, plus le temps passe et plus j'ai d'idées !

La vraie difficulté est de les associer, afin de produire des textes viables. Pour cela, j'utilise un cahier exprès. Une fois le choix opéré, je jette les bases d'un texte sur une feuille ou deux de bloc. Et enfin, je me lance. A la main. Je ne saurai me passer de cette étape. Pour moi, écrire est un acte charnel. Je n'ai l'impression d'écrire, qu'avec un stylo à la main. Donc je produis du papier, encore et encore. Sans compter le résultat final, dont à vrai dire je ne sais pas bien quoi faire ! Après les corrections, à ce stade, je récupère les brouillons pour imprimer autre chose de l'autre côté... Mais après ?

Un ami de ma mère a, ces dernières années, écrit une autobiographie, que j'ai lue. Ce n'est pas à proprement parler un livre, plutôt un tapuscrit, relié, avec une photo sur la couverture, et une mention qui m'a beaucoup plu : "éditions de l'intime". Eh bien, voilà ce qu'il faudrait faire de la version finale de tous les textes : les "publier" ainsi, pour un cercle restreint. Le fond du problème est qu'en France, on lit peu de nouvelles. Bien sûr, il y a d'excellents nouvellistes français, Maupassant, Schwob, Mérimée, à présent des E.E. Schmitt ou S. Tesson, mais la voie royale est d'écrire des romans, et non des nouvelles. Et c'est dommage. D'autant qu'il existe des concours de nouvelles, c'est une façon de se faire la main.

Cela dit, quoi que vous écriviez, la possession d'un petit carnet à idées est le minimum syndical. Après, à vous de développer votre système !

Et bonne chance pour vos propres écritures !

 

Claire M.

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08 avril 2019

petit bestiaire...

jeu_de_quilles

lectrice_fond_mer

moyen_de_transport_o

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03 avril 2019

à travers l'Europe

La discrète.

 

            Ils étaient cinq jeunes troubadours venant d’une contrée le long de l’Atlantique, qui parcouraient le monde pour se faire quelque argent. Le chanteur était singulier : doté d’un charisme exceptionnel, il savait tirer parti de toute situation, et de sa musique tout particulièrement. Chacun jouait d’un instrument différent, mais ils s’accordaient bien, tous ensemble.

 

            Un jour d’hiver, alors que la petite troupe et sa carriole traversaient une forêt allemande, ils vinrent à rencontrer une vieille femme, peinant à porter deux seaux d’eau.

-          Oh là ! cria aussitôt Ricardo au cheval, et la carriole s’arrêta, et deux des jeunes gens en descendirent.

L’un se chargea des seaux, l’autre fit monter la vieille, qui se réchauffa entre lui et Fernando, le chanteur, qui était abîmé, selon sa coutume, dans une profonde rêverie. La vieille femme le vit, mais eut un sourire en coin et ne dit rien. Les jeunes gens la menèrent à son logis, une vieille bicoque en bois. Le feu menaçait de s’éteindre, l’un des musiciens s’empressa de le raviver, tandis que l’on faisait descendre la vieille femme.

-          Grand merci, leur dit-elle alors. Passez donc la nuit chez moi, et acceptez mon potage en échange.

Fernando revint de sa rêverie pour parler au nom de la petite troupe, la remerciant pour son hospitalité, qu’ils ne sauraient toutefois accepter, car ils voulaient rejoindre la ville la plus proche afin de gagner de l’argent. La vieille le regarda, sourit et dit :

-          Tu es jeune, résistant et beau. Je sais que tu aimes la musique plus que l’argent, et les jolies filles plus que la musique. A toi qui es beau et intelligent, je veux te venir en aide à mon tour. Suis-moi.

Fernando n’eut guère de mouvement d’hésitation, bien qu’il se doutât que la vieille était un peu sorcière ; il avait regardé les seaux et s’était étonné, en son for intérieur, que, par ce froid, l’eau n’y ait pas gelé. Il suivit donc la vieille dans un recoin de la chaumière.

-          Il y a une princesse », commença alors la vieille » dont très peu connaissent l’existence, tant elle est discrète. Elle vit recluse dans un château, mais elle aime la musique. Allez au royaume de Danemark, tout au bout du Skagerrak. Elle vit face à la mer. Je n’ai pas réussi à connaître son nom. Le roi, son père adoptif, la garde farouchement. «  Tandis qu’elle parlait, le jeune homme rosissait. » Nous en reparlerons. »

L’argument fonctionna. Les troubadours restèrent à souper chez la vieille femme puis, comme ils étaient en train, ils jouèrent pour elle, et pour le plaisir. La vieille femme, toute sorcière qu’elle était, tomba sous le charisme du chanteur et sous le charme de la musique, toute en nuances. Se sentant près de perdre la tête, elle saisit Fernando par le bras et l’entraîna de nouveau dans le recoin de sa chaumière.

-          Jeune homme, cette princesse ne te résistera pas. Donne-moi ta main.

Lui était stupéfait, il se laissa faire. Les yeux de la vieille étincelèrent, puis elle lui lâcha la main.

-          Je te promets qu’elle sera à toi, si tu ne te sépare pas de ceci. » Et elle lui donna une petite flûte. « Si tu joues do sol mi do, tu pourras commander à tout. Cela te sera extrêmement utile, ainsi que cette bourse, car le voyage vers le Skagerrak va être long… Je te donne aussi la bague qui rend invisible. »

Fernando n’eut pas une hésitation. Il prit la flûte et la bague avec reconnaissance, la bourse avec réticence. La vieille insista, et tout le monde partit se coucher. Lui n’avait plus qu’une envie en tête : partir pour le Danemark. Le lendemain, il s’installa lui-même au poste du cocher, contrairement à ses habitudes. Bien que pestant contre le froid, de plus en plus intense, ses amis durent faire le voyage.

-          Nous jouerons pour cette princesse ! ne cessait de répéter Fernando.

-          Mais nous jouerons pour les autres aussi !

C’est ainsi qu’en arrivant à la frontière danoise, nos amis avaient assez d’argent pour souper à l’auberge. On voyait qu’ils venaient de loin, à leur physique, et nos amis grelottaient de froid. Le tenancier de l’auberge danoise les soigna, leur demandant ce qu’ils venaient faire au Danemark, au plus fort de l’hiver.

-          J’ai entendu parler d’une princesse, répondit narquoisement Miguel, qui brille tant par sa discrétion, que Fernando en serait épris sans même connaître son nom.

-          Votre ami Fernando a bon goût. J’en ai entendu parler. On parle beaucoup, aux frontières, des mystères de notre beau pays.

Fernando réagit vivement.

-          Comment s’appelle-t-elle ?

-          Hélas ! Nul ne le sait. Présentez-la-moi, si vous parvenez à l’approcher.

-          Je ne cesse de dire à Fernando que sa beauté pourrait être dangereuse.

-          Nous sommes de toute façon sur la route, répliqua Fernando. Quelle est la direction du Skagerrak, je vous prie ?

L’aubergiste la lui indiqua, lui souhaitant bonne chance.

            - N’oubliez pas de me la présenter !

Et le voyage reprit. Nos cinq amis durent traverser tout le Danemark, s’enquérant de la princesse inconnue, jouant de la musique pour se réchauffer. Enfin ils parvinrent à la pointe extrême du Skagerrak. En apercevant le château adossé à la mer, Fernando, de joie, se mit à chanter et, fouette cocher ! ils pénétraient dans la journée dans le château. En apprenant qui ils étaient, ce fut la reine, que l’on envoya chercher. Elle goûtait en effet fort la musique, contrairement au roi.

-          Vous jouerez pour ma fille et moi, si vous pouvez rentrer dans les bonnes grâces de mon mari. Je vous attends pour le souper, on va vous montrer le château et de bonnes chambres. Mais de grâce, soyez courtois avec le roi et, peut-être, ne jouez pas trop longtemps !

Fernando avait confiance. Il s’en alla voir le roi, après avoir visité le château, sans dire qui il était, et lui donna de fort bons conseils pour le royaume. Pendant ce temps, ses quatre compagnons aidèrent à l’intendance du château.

 

            Enfin, l’heure du souper arriva. Le roi fit la grimace, en voyant des troubadours dans son château. Fernando l’accueillit à table d’un guilleret « do sol mi do », qu’il joua jusqu’à l’arrivée de tous les convives. La princesse arriva la dernière, d’un pas hésitant, et elle rougit en voyant le beau flûtiste. Lui s’arrêta tout d’un coup en la voyant, ses compagnons prirent le relais et il commença à chanter. Les musiciens jouèrent tout au long du repas, puis ils furent conviés à manger, et ils avaient grand appétit. Ils allaient sortir de table, quand la princesse revint, rosissante, une bourse à la main. Elle alla à Fernando, qui se sentit rougir à son tour, tendant la bourse.

-          Grand merci » balbutia-t-elle, «votre musique m’a ensorcelée. J’aimerais la réentendre demain soir au souper » ajouta-t-elle en rougissant de plus belle.

Les musiciens eurent à peine le temps de la remercier pour la bourse, que la princesse s’enfuyait.

-          Attendez !

Miguel se mit à courir, mais ne put rattraper la gracieuse princesse. Sérgio se mit à courir après son compagnon pour l’empêcher de faire quelque sottise, mais à cet instant ils virent la princesse disparaître dans une tour.

-          J’irai la voir cette nuit, décida Fernando quand ses deux compagnons l’en avisèrent.

-          Tu es fou.

Mais Fernando prit un air mystérieux.

-          Ne vous inquiétez pas. Où est cette tour ?

Et, pendant que ses compagnons dormaient, il enfila la bague qui rend invisible et quitta son lit. La porte de la chambre de la princesse, en haut de la tour, était fermée à clef, mais un doux « do sol mi do » l’ouvrit. Fernando remarqua la robe à terre, alla au lit, il n’y avait personne. Perplexe, il alla à la fenêtre, qui donnait sur la mer. Quelle ne fut pas sa surprise, en voyant une échelle de corde descendre de la fenêtre. Mais il ne put rien voir de plus. Dépité, il retourna se coucher, et rangea l’anneau et la flûte.

 

            Le lendemain se passa comme la veille. Après le repas la princesse, encore plus confuse que la première fois, vint leur porter une deuxième bourse et une deuxième requête, et s’enfuit de la même façon que la veille. Fernando contint son impatience et, enfin, s’introduisit de la même façon dans la chambre de la princesse. Il alla au lit, puis à la fenêtre. Là, il vit la princesse monter, ses longs cheveux bruns mouillés. Elle réintégra prestement sa chambre, soupira en regardant ses jambes fuselées, se sécha et se mit au lit. Bientôt, elle dormait. Fernando trouvait cela singulier, mais la beauté de la jeune femme l’avait tant subjugué, qu’il retourna à sa chambre tout chancelant. Il n’en dormit pas de la nuit. Le lendemain, cela ne l’empêcha pas de conseiller le roi, qui en venait à se demander si le jeune troubadour n’était quelque prince renégat. Le soir venu, en voyant arriver les troubadours, il voulut se fâcher et demander une explication. Sa fille l’en empêcha la première.

-          Permettez, père, qu’ils jouent ces airs si merveilleux à mes oreilles, avant de vous fâcher.

-          Nous partirons demain matin, pour ne point vous importuner davantage.

-          Une dernière fois, père, je vous en prie.

Une série de «do sol mi do » acheva de dompter le roi, et les troubadours jouèrent comme à l’accoutumée. Mais la nuit venue, Fernando se leva, muni de sa bague et sa flûte. Il alla droit à la fenêtre sur la mer, et descendit l’échelle. Il se retrouva dans l’eau et nagea jusqu’à la princesse, qui tantôt caressait un poisson, tantôt se laissait porter par la vague. Ses jambes scintillaient de vert, à la lueur de la lune. Fernando alla la saisir par la taille, et la rétive se débattit. Mais Fernando la tenait bien.

-          Comment vous appelez-vous ?

Effrayée, la princesse répondit :

-          Brunella.

-          Reconnaissez-vous ma voix ? Je suis Fernando.

Et il redevint visible. La princesse, prise de panique, lança un son très aigu, et une armée de poissons se précipita sur Fernando, qui n’eut que le temps de saisir sa flûte pour rester en sécurité. La princesse tapa alors du poing dans l’eau.

-          Vous avez éventé mon secret !

Et elle enroula sa queue de poisson autour des jambes du troubadour, pour le plonger dans l’eau. Mais notre chanteur avait du souffle, et il finit par presque se dégager. La sirène, alors, chanta pour le noyer plus sûrement. Sa voix était de cristal, claire et envoûtante à la fois. Fernando, qui avait vite compris la situation, se mit derechef à couvrir la sienne de sa voix chaude et sensuelle, se bouchant les oreilles de ses mains. Le subterfuge fonctionna, si bien que la sirène commençait à se dissoudre dans l’eau. Fernando, qui l’observait tout en chantant, s’en rendit compte et s’arrêta tout net.

-          Brunella !

Et il la saisit dans ses bras et nagea jusqu’à l’échelle de corde, qu’il commença à grimper. Au contact de l’air, la queue de Brunella se divisait en jambes. Mais Fernando y prenait à peine garde, montant à la chambre à l’aide d’une seule main. Il y hissa la princesse, puis se laissa tomber à terre. Le premier geste de la princesse fut de se vêtir en toute hâte, avant de ramener à la vie le beau jeune homme qui avait tant risqué. Elle le regarda se lever, admirative, rosissante. Il balbutia un «merci » dans sa langue maternelle et elle répondit «de rien «  de même. Puis :

-          Ainsi c’est vous mon fiancé.

-          Ah bon ?

-          Les sirènes connaissent leur destin », fit-elle mystérieusement. « Vous vous demandez comment une sirène peut être princesse sur terre, n’est-ce pas ? »

-          Je croyais que les sirènes ne vivaient que dans la mer.

-          C’est que je suis née dans un lieu magique. Connaissez-vous la Grotte bleue, en Italie ?

-          J’en ai entendu parler.

-          A leur naissance, les sirènes connaissent leur destin. La Reine m’a dit que j’épouserai un terrestre à condition de renoncer à ma queue la plupart du temps et, surtout, si j’étais capable d’aller au Danemark par l’Atlantique. Je l’ai fait. J’ai nagé jusqu’à Ålborg, je ne connaissais rien de ce pays. Je suis allée vers le nord et l’eau m’a manqué, le roi, mon père adoptif, m’a trouvée à moitié morte dans son royaume. Par chance, son palais jouxtait la mer du Nord. Il m’a adoptée car la reine n’avait pas su lui donner d’héritier. Ainsi je peux, deux heures par nuit, redevenir sirène. Mes pieds me font atrocement mal, quand je marche. Je les utilise le moins possible, c’est pourquoi on me voit si peu, et c’est pourquoi je ne me suis pas habituée à la vie des hommes.

-          Les prétendants ne doivent cependant pas manquer, vous êtes si belle !

Brunella rougit violemment au compliment.

-          Personne ne me voit, sauf les musiciens. Chez les sirènes, nous aimons la musique. Je suis heureuse d’être tombée sur un chanteur. Vous avez une voix merveilleuse.

Et elle passa timidement les bras autour du cou de Fernando.

-          Je dois partir demain, votre père est fâché.

-          Je sais. Il n’aime pas la musique, et ce n’est pas la coutume que les troubadours restent aussi longtemps en ce palais. Il faut que nous partions cette nuit.

Fernando se laissa retomber.

-          Pour aller où ? soupira-t-il.

-          Chez vous !

-          Mais le Portugal est loin !

-          Peu importe ! Je pars sur-le-champ, rendez-vous à l’embouchure du Tage !

Mais la princesse dut d’abord apaiser le jeune homme. Quand enfin il fut résigné à partir, elle l’embrassa furtivement et disparut par la fenêtre, lui laissant un gobelet d’or pour qu’il puisse l’appeler. Fernando dut aller réveiller ses compagnons en pleine nuit, pour partir. On fit bien des histoires, mais enfin on se mit en route. Les portes du palais s’ouvrirent comme par magie et, à l’aube, les troubadours s’étaient déjà bien éloignés du château.

 

            Le premier but de Fernando fut de montrer, comme promis, la princesse au tenancier de l’auberge de la frontière. Prétendant qu’elle se trouvait cachée dans leur carriole, il alla remplir le gobelet d’or au premier point d’eau venu puis monta dans la carriole.

-          Brunella !

Elle apparut, toute petite, dans le gobelet, prit forme humaine, enfila prestement une robe et alla apparaître au bras de son promis, toute rougissante. L’aubergiste en oublia de leur faire payer le repas.

            Fernando, impatient, n’abusa cependant pas de cette possibilité. Chaque soir, il lui demandait où elle en était de son voyage, pendant qu’eux-mêmes progressaient. Au début du printemps, le Tage s’annonça au loin. Fouette cocher ! Et Fernando et Brunella furent ensemble.

-          Plonge ! enjoignit Brunella lorsqu’ils se retrouvèrent.

Il obéit et nagea jusqu’à elle. Son premier mouvement fut de l’embrasser. Il sentit alors ses jambes s’unir et former une queue de poisson. Il nagea maladroitement, ses compagnons étaient effrayés. Brunella les rassura et, enfin, leur dit :

-          Revenez ici dans un an.

Un an plus tard, elle leur tendait son premier enfant. Celui-ci était destiné à devenir un futur roi du Portugal. C’est pourquoi les Portugais sont le peuple de la mer.

 Claire M.

Posté par Claire Monelle à 17:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]